Spécial (Mauritanie Aujourd’hui) : lecture approfondie du discours de Son Excellence le Premier ministre M. Moctar Ould Diay devant l’Assemblée nationale.
Ce n’était pas, devant l’Assemblée nationale, un simple exposé traditionnel du bilan du travail gouvernemental ou une présentation des programmes et projets réalisés par le Premier ministre, M. Moctar Ould Diay, mais bien une déclaration à portée politique, économique et sociale pleinement développée.

D'après les sources officielles, le Premier ministre a rappelé les directives du Président lors de sa dernière visite dans les wilayas d’Adrar et d’Inchiri, notamment l’insistance sur la nécessité de briser l’idée selon laquelle le déplacement à Nouakchott serait le seul moyen d’accéder aux soins, à l’éducation ou à l’emploi. Cette orientation reflète une reconnaissance officielle du déséquilibre géographique dans la répartition de l’activité économique et des opportunités, ainsi que des pressions que la centralisation économique exerce sur la capitale et l’épuisement des ressources humaines dans les régions intérieures. Le discours ne se contente pas d’appeler au développement de l’intérieur; il propose des outils concrets: - Élaboration d’un programme économique dédié à la dynamisation des wilayas intérieures.
- Valorisation des avantages comparatifs de chaque wilaya. - Soutien à l’agriculture, au développement de l’élevage et aux services urbains. - Multiplication des financements destinés aux initiatives jeunes.
- Mise en place d’incitations financières et fiscales pour l’investissement interne. - Création d’un fonds spécial pour encourager le financement du développement dans les wilayas intérieures. - Élaboration de plans d’urbanisme pour les capitales de wilayas et de préfectures.
Ces mesures traduisent la volonté du gouvernement de passer d’une politique de simple prestation de services à une politique de localisation du développement. Cette transition est cruciale: la construction d’écoles, d’hôpitaux, de routes et de réseaux d’eau et d’électricité, bien que fondamentale, ne suffit pas à elle seule à générer le développement si elle n’est pas accompagnée d’activités productives qui créent de la richesse, des emplois et freinent l’exode rural. En d’autres termes, le discours veut faire des wilayas intérieures des espaces de production, d’investissement et d’emploi, et non de simples zones bénéficiaires d’interventions sociales de l’État.
Cette vision revêt une importance particulière pour les wilayas à forte vocation agricole et pastorale, notamment Brakna, Trarza, Gorgol, les deux Hodh et l’Assaba, où le potentiel en agriculture et en élevage est considérable mais nécessite financement, encadrement, commercialisation et infrastructures économiques. **4. Pouvoir d’achat des citoyens: du filet social à la confrontation directe avec le coût de la vie** La question du pouvoir d’achat occupe la première place parmi les nouvelles priorités, reflétant la prise de conscience du gouvernement de l’impact de la crise économique mondiale et des répercussions de la guerre au Moyen‑Orient sur les prix, l’alimentation, les coûts de transport et de production.
Le Premier ministre a indiqué une hausse cumulative de l’indice des prix d’environ 7,3 % entre la fin février et la fin septembre 2026, avec la perspective que les effets de la crise se prolongent jusqu’à la mi‑2027. Le discours ne se limite pas à diagnostiquer la crise; il détaille un ensemble de mesures qui dépassent les mécanismes de soutien traditionnels: - Révision du mécanisme de fixation des prix des carburants liquides et gaziers. - Inclusion de la viande dans les produits soumis au plafonnement des prix.
- Compensation de l’impact de l’inflation sur les salaires des fonctionnaires et les pensions des retraités. - Négociation avec les partenaires sociaux pour l’augmentation des salaires des travailleurs. - Prise en charge temporaire d’une part importante des factures d’eau et d’électricité pour les ménages à faibles revenus.
- Extension du soutien aux personnes handicapées et aux malades chroniques. - Gel des prix des fourrages et garantie de leur disponibilité. - Lancement d’un programme de forage de puits pastoraux.
Ces actions montrent que le gouvernement adopte une approche sociale plus directe, visant à alléger les charges quotidiennes des ménages plutôt que de se limiter à des interventions ciblées sur des groupes spécifiques. L’élargissement du soutien aux factures d’eau et d’électricité, aux salaires, aux pensions et aux prix des produits de première nécessité indique une tentative de traiter plusieurs sources de pression sur le budget des familles. Politiquement, cette priorité répond à l’un des défis majeurs de toute administration: transformer les indicateurs macro‑économiques positifs en améliorations ressenties par les citoyens dans leur quotidien.
La croissance économique, même élevée, perd une grande partie de sa valeur sociale si elle ne se traduit pas par une amélioration du niveau de vie, de l’emploi et de la capacité à satisfaire les besoins de base. **5. Vision Mauritanie 2060: passer de la gestion du présent à la planification du futur de l’État** L’annonce du lancement d’un processus d’élaboration d’une vision nationale à long terme pour la Mauritanie à l’horizon 2060 constitue l’une des parties les plus profondes et stratégiques du discours.
Cette initiative dépasse la durée du mandat actuel ou de la mission présidentielle en cours. Le Premier ministre a soulevé le problème réel de la faiblesse de l’accumulation des politiques publiques et des réinitialisations fréquentes qui accompagnent les changements de gouvernements, posant la question: combien le pays a‑t‑il perdu en temps, en capacités et en expertise du fait de l’absence de continuité? Parler de Mauritanie 2060, c’est tenter de créer une conception nationale à long terme où les gouvernements successifs deviennent des maillons d’exécution au sein d’une vision partagée, plutôt que des phases isolées.
Cette initiative gagne en importance parce qu’elle prévoit la participation de: - Acteurs politiques, économiques et sociaux. - Secteur privé. - Jeunes.
- Experts et intellectuels. - Compétences nationales de toutes tendances. - Expertises internationales spécialisées.
La vision sera traduite en un plan national de développement avec des objectifs et des indicateurs mesurables, des programmes et projets définis, ainsi que des mécanismes d’évaluation et de mise à jour périodiques. Il s’agit donc d’un passage du planification à court et moyen terme à une planification stratégique à très long terme. Le succès de cette orientation dépendra de la capacité de l’État à transformer la vision en engagements institutionnels et financiers, et à garantir leur continuité au fil des gouvernements.
La véritable valeur de la vision 2060 résidera non pas dans sa symbolique, mais dans son pouvoir à devenir une référence contraignante pour orienter décisions, investissements et politiques publiques. **6. Réforme de l’administration et lutte contre la corruption** Le pari sur l’efficacité de la machine étatique n’a pas laissé de côté le volet institutionnel.
Le discours a consacré un espace à la réforme de la fonction publique, partant du principe que les ambitions et les stratégies ne peuvent se réaliser sans une administration compétente et stable. Deux réformes majeures ont été annoncées: - **Première réforme:** séparation des postes administratifs et politiques. Mise en place de critères objectifs de promotion dans les fonctions administratives, fondés sur l’ancienneté, l’expérience, la spécialisation, la compétence et la performance, tout en conservant le pouvoir de nomination du gouvernement pour les postes à caractère politique.
Cette mesure vise à réduire l’influence des considérations politiques sur la carrière des fonctionnaires et à renforcer une gestion basée sur le mérite. - **Deuxième réforme:** développement de la formation continue et transfert de compétences. L’objectif est d’élever le niveau de performance des agents, de moderniser leurs compétences et de tirer parti des universités, de l’École nationale d’administration, des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle.
Cette réforme souligne que la modernisation de l’administration ne se limite pas à la numérisation ou à la modification des textes législatifs, mais nécessite la construction d’un capital humain capable d’exécuter les politiques publiques avec efficacité. Le rappel des nouvelles lois relatives à la lutte contre la corruption, à la déclaration du patrimoine et à l’autorité nationale de lutte contre la corruption montre la volonté du gouvernement d’inscrire la réforme administrative dans un cadre plus large de gouvernance et de responsabilité. Le véritable test de ces réformes résidera dans leur mise en œuvre concrète, leur impact sur la rapidité, l’équité et la qualité des services publics, ainsi que sur la confiance des citoyens dans l’administration.
**7. Messages politiques aux majorités, à l’opposition et aux jeunes** En plus des dimensions économiques et de développement, le discours comporte des messages politiques clairs à destination des différents acteurs de la scène nationale: 1. **Message à la majorité:** affirmation de l’unité de la référence politique du gouvernement, tous les programmes et réformes découlant du projet sociétal du Président et du programme « Mon ambition pour la patrie ».
Cela vise à fédérer les forces gouvernementales et politiques autour des priorités présidentielles et à assurer la cohérence de l’action exécutive avec l’orientation générale de l’État. 2. **Message à l’opposition:** le Premier ministre a souligné que la différence d’opinion est un droit, que la critique est nécessaire et que la concurrence démocratique est une valeur.
Il a indiqué que le gouvernement est prêt à coopérer avec tous. Ce discours reflète la volonté de maintenir un climat de détente politique et de créer les conditions d’un dialogue national constructif, en invitant à dépasser les comptes‑rendus étroits pour parvenir à un consensus sur les enjeux stratégiques. 3.
**Message aux jeunes:** l’appel le plus retentissant du discours a été adressé aux jeunes, les incitant à ne pas céder au découragement, à s’engager dans la construction nationale, à miser sur le savoir, la créativité et l’initiative. Cet appel s’est accompagné de l’annonce de mesures visant à financer les initiatives jeunes et à créer des activités économiques dans les wilayas intérieures, soulignant que les jeunes ont besoin non seulement d’un discours motivant, mais aussi d’opportunités concrètes d’emploi, d’investissement et de participation à la prise de décision. **8.
Qu’est‑ce qui change réellement dans les priorités du nouveau gouvernement?** En synthèse, le Premier ministre n’a pas modifié la référence politique ni les grands objectifs, mais il a réordonné les priorités et la nature de l’intervention étatique. Le tableau comparatif suivant résume la transformation: | Période précédente | Période à venir | |--------------------|-----------------| | Extension des infrastructures et des services de base | Transformation des infrastructures en opportunités de production et d’emploi | | Extension des programmes de protection sociale | Renforcement du pouvoir d’achat et lutte contre l’inflation | | Mise en œuvre de programmes d’investissement sectoriel | Développement économique intégré des wilayas intérieures | | Planification à court et moyen terme | Vision nationale stratégique jusqu’en 2060 | | Modernisation de l’administration (numérisation) | Réforme de l’administration axée sur la compétence et la stabilité | Ce glissement constitue le cœur du discours: le gouvernement ne parle pas d’abandonner les acquis, mais de les porter à un niveau supérieur d’efficacité économique et sociale. **9.
Forces et défis du discours d’un point de vue analytique** *Forces*: - Clarté de la référence politique et cohérence avec le programme présidentiel. - Bilan appuyé par des chiffres sectoriels. - Reconnaissance des lacunes, ce qui ajoute du réalisme.
- Priorisation du pouvoir d’achat, du développement intérieur et de la planification à long terme. - Annonce d’instruments financiers et organisationnels nouveaux, dont le fonds de financement du développement intérieur. - Lien entre développement économique, réforme administrative et stabilité politique.
*Défis*: 1. **Financement et durabilité budgétaire**: les nouvelles mesures sociales (subventions eau/électricité, salaires, carburants) exigent des ressources importantes, il faut concilier protection des ménages et équilibre des finances publiques. 2.
**Mise en œuvre et délais**: le discours comporte de nombreux projets et réformes; certains démarreront immédiatement, d’autres seront détaillés dans le programme attendu fin janvier. Le critère de succès sera le passage de la promesse à l’exécution. 3.
**Efficacité locale**: le développement des wilayas intérieures ne s’obtiendra pas seulement par la création d’un fonds ou d’incitations, mais nécessitera une gouvernance locale capable, un environnement des affaires favorable et une connexion efficace entre production, marchés et financement. 4. **Mesure de l’impact social**: les indicateurs de succès ne doivent pas se limiter au nombre d’infrastructures ou au volume de fonds alloués, mais mesurer l’amélioration réelle de la vie des ménages, la réduction du chômage, de la pauvreté et de la précarité.
5. **Pérennité des réformes**: la vision 2060 dépendra d’un consensus national large et d’un cadre institutionnel qui la protège des aléas politiques et des changements de gouvernement. **10.
Conclusion politique et stratégique** Que voulait dire Moctar Ould Diay? Le message central du discours peut se résumer en trois équations interdépendantes: 1. **Continuité du projet présidentiel avec des outils d’exécution renouvelés**: le nouveau gouvernement poursuit la vision de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, mais améliore les mécanismes de travail, corrige les déséquilibres et accélère les réalisations.
2. **Passage de l’investissement dans les infrastructures à l’investissement dans l’humain et l’économie locale**: après une phase d’expansion des écoles, hôpitaux, routes et réseaux, il faut transformer ces acquis en emplois et activités productives, afin que les citoyens ressentent concrètement les retombées de la croissance. 3.
**Passage de la gestion gouvernementale à la construction d’une stratégie d’État**: la proclamation de la vision Mauritanie 2060 représente l’ambition la plus élevée du discours, visant à établir un modèle de développement à long terme qui dépasse les considérations électorales et les mandats gouvernementaux temporaires. Politiquement, le discours consolide l’image du Président comme le détenteur de la vision et de la référence stratégique du projet national, et présente le Premier ministre et son gouvernement comme les exécutants responsables de traduire cette vision en politiques, programmes et résultats concrets. L’affirmation du Premier ministre de sa disponibilité à coopérer avec la majorité, l’opposition et les jeunes montre une tentative d’élargir la base de participation nationale pour la prochaine phase.
En définitive, le discours du Premier ministre Moctar Ould Diay devant l’Assemblée nationale est l’un des plus étendus en termes de combinaison du bilan passé, des nouvelles priorités et de la vision stratégique à long terme. Son importance réside dans le fait qu’il ne se contente pas de présenter les réalisations depuis 2019, mais qu’il répond à la question plus profonde: que doit faire la Mauritanie après avoir posé les bases d’infrastructures et de services? La réponse est claire: améliorer le pouvoir d’achat, dynamiser l’économie des wilayas intérieures, créer des emplois, réformer l’administration et établir une vision nationale pour 2060.
La véritable valeur de ce discours ne sera pas mesurée par la taille des promesses ou la force des formules, mais par la capacité du gouvernement à transformer ces priorités en résultats tangibles, ressentis par les citoyens dans leurs revenus, leurs services et leurs opportunités d’emploi, et à faire de la Mauritanie un pays où les potentialités se traduisent en un développement équilibré, des chances équitables et une amélioration durable de la vie quotidienne.