Société·

De la logique des missions à l’intérêt des générations… Ould Diay soulève la problématique de l’État et du futur / Ismail Ould Rabani*

Il semble que le discours du Premier ministre Moctar Ould Diay devant l’Assemblée nationale, à l’occasion de la présentation de la politique générale du gouvernement pour l’année 2026, ait comporté, dans l’un de ses paragraphes les plus marquants, un contenu politique et stratégique qui dépasse l’évaluation périodique de la performance gouvernementale…

AW
Al WiamTraduit de l'arabe
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Photo Al Wiam

D'après les sources officielles, le Premier ministre a ainsi évoqué les pertes subies par le pays du fait de lier les politiques et les stratégies aux périodes de missions et de détachements, et les conséquences de la succession des gouvernements et des équipes administratives, à savoir le gaspillage de temps, de ressources et d’expertises. Cette analyse constitue un diagnostic audacieux de l’une des plus profondes dysfonctions qui freinent le développement dans les pays en voie de développement, à savoir l’absence d’accumulation institutionnelle, chaque changement politique ou administratif étant perçu comme un nouveau point de départ plutôt que comme un maillon supplémentaire d’un parcours national continu. C’est là que réside l’importance politique du message porté par le discours: il ne s’agit pas seulement d’améliorer la coordination entre les administrations ou d’assurer la continuité de certains programmes, mais il touche au cœur de la relation entre le pouvoir et le temps, entre la responsabilité politique et l’intérêt national, entre la légitimité d’une réalisation immédiate et la nécessité d’investir dans le futur lointain.

Parmi les risques les plus graves pour le processus de développement, il y a celui d’une État qui, à chaque revendication politique ou changement de gouvernement, se transforme en atelier repartant de zéro, chaque responsable imposant sa propre vision sans tenir suffisamment compte de l’expérience, des connaissances et des investissements accumulés par ses prédécesseurs. Les États ne se construisent pas selon une logique de débuts répétés, et leur capacité à réaliser ne se mesure pas au nombre de programmes annoncés par les gouvernements, mais à leur aptitude à transformer ces programmes en politiques publiques stables, dont les résultats s’accumulent dans le temps et restent susceptibles d’être améliorés, quels que soient les changements de noms, de lieux et de responsabilités. Dans cette perspective, la critique du Premier ministre du raisonnement consistant à lier les stratégies aux missions revêt une signification politique importante; elle place l’intérêt national au-dessus des considérations liées aux personnes, aux équipes et aux phases, et affirme que la responsabilité de l’État n’est pas une occasion de réinventer le parcours à chaque fois, mais une mission qui exige de s’appuyer sur ce qui a été accompli, de corriger ce qui a été altéré et de poursuivre ce qui a été initié.

Il s’agit d’un appel à passer d’une culture de la réalisation liée à une période donnée à une culture de la réalisation liée à la pérennité à travers un processus cumulatif, d’un passage d’une logique de projets qui s’achèvent à la fin de leurs promoteurs à une logique de politiques qui perdurent parce qu’elles sont devenues partie intégrante de la vision de l’État. Ce qui confère à cette proposition sa profondeur stratégique, c’est qu’elle redéfinit la durée temporelle dans laquelle l’État doit évoluer. La mission, même si elle est longue, reste un laps de temps limité dans la durée de vie des nations, tandis que le véritable développement nécessite une vision qui dépasse les calculs électoraux et administratifs et qui prend en compte les intérêts des générations futures.

D’où l’importance de se diriger vers l’élaboration d’une vision nationale pour la Mauritanie à l’horizon 2060, à l’occasion du centenaire de l’indépendance nationale. Choisir cet horizon temporel n’est pas simplement fixer une date lointaine; c’est avant tout une invitation à réfléchir à l’avenir du pays au‑delà des pressions du moment présent, et à définir des choix stratégiques capables d’orienter les politiques publiques pendant des décennies, tout en laissant une marge suffisante pour l’évaluation, la révision et l’adaptation aux transformations. La Mauritanie qui se projette en 2060 doit envisager l’éducation, la santé, les infrastructures, l’énergie, l’industrie, la pêche, l’agriculture et les mines comme des composantes interconnectées d’un projet national unique, et non comme des secteurs séparés qui se font concurrence pour les ressources ou dont les priorités changent avec chaque responsable.

Une vision à long terme ne signifie pas figer les politiques ou les immuniser contre la critique et la révision, mais créer une référence nationale claire, garantissant la continuité de l’orientation générale, et permettant aux gouvernements successifs de développer les moyens et les outils adaptés aux nouvelles réalités. Cette transformation ne peut se réaliser sans une réforme profonde de la fonction publique, qui constitue la mémoire vivante de l’État et l’instrument par lequel les visions politiques se traduisent en résultats concrets. Une administration qui perd ses expertises à chaque changement, qui ne conserve pas sa mémoire institutionnelle et qui ne dispose pas de mécanismes efficaces de transfert de connaissances et d’expériences entre les responsables, restera sujette à la répétition des erreurs et au gaspillage des ressources, quels que soient les talents des personnes qui la dirigent.

C’est pourquoi l’appel à la formation continue, à la valorisation des expertises et à la distinction entre les fonctions administratives et les postes politiques revêt une importance particulière. Le responsable politique peut changer en fonction du régime démocratique et de la rotation des responsabilités, mais l’appareil public doit conserver sa capacité d’action et d’évolution, rester fidèle à l’intérêt général et aux objectifs stratégiques de l’État. Voilà la différence entre un État géré selon une logique de personnes et un État géré selon une logique d’institutions: le premier repart de zéro à chaque changement de direction, le second progresse grâce à l’accumulation, apprend de ses erreurs et transforme les expériences passées en capital pour l’avenir.

Ce message prend également toute son importance dans le contexte dans lequel il a été prononcé. Le Premier ministre n’a pas ignoré les défis existants, ni présenté le bilan gouvernemental comme un parcours complet ou exempt de lacunes, mais il a lié l’évaluation à l’impact des politiques sur la vie des citoyens, à la nécessité d’améliorer le pouvoir d’achat, de développer les services de base et de renforcer le développement dans les wilayas et les villes intérieures. Cette articulation entre la reconnaissance de ce qui n’a pas été réalisé, la définition des priorités urgentes et l’invitation à construire une vision à long terme reflète la prise de conscience que le développement n’est pas seulement une question de chiffres et de projets, mais un processus intégré qui exige de concilier la réponse aux besoins actuels des citoyens avec l’investissement dans leur capacité à vivre et à produire demain.

Le véritable enjeu ne réside pas dans le choix entre les besoins immédiats et la planification stratégique, mais dans l’élaboration de politiques qui intègrent les priorités quotidiennes dans un parcours de développement à long terme, de sorte que la résolution des défis actuels ne consomme pas toute l’énergie de l’État, et que les visions futures ne restent pas de simples titres reportés qui ne trouvent jamais leur mise en œuvre. Dans cette optique, le discours du Premier ministre peut être lu comme une tentative de faire passer le débat public de la question: « Qu’est‑ce que le gouvernement a accompli pendant son mandat? » à la question plus profonde: « Qu’est‑ce que cette période ajoute au parcours de l’État?

», et de se demander s’il est sage de la clôturer de force, sous prétexte de la sacralité des textes, pour que cet apport s’arrête en plein chemin. Passer d’une logique de missions à l’intérêt des générations constitue une transformation du concept même de responsabilité politique. Un responsable qui pense en termes de mission se préoccupe surtout de ce qu’il peut accomplir et montrer pendant la période qui lui est allouée, tandis qu’un responsable qui pense en termes de générations comprend que son vrai succès peut résider dans la mise en place de bases d’un projet qu’il ne verra jamais achevé, mais qui profitera à la nation pendant de nombreuses années.

C’est là l’une des marques de maturité dans la gestion des affaires publiques: accepter d’être une partie d’un parcours plus vaste que soi, et mesurer la valeur de son action à ce qu’elle ajoute au capital de l’État, et non à la trace personnelle ou politique qu’elle laisse. Cette réflexion mérite de devenir une culture nationale partagée, adoptée par les gouvernements, les administrations et les acteurs politiques, afin que la continuité des grandes politiques devienne un principe directeur, et que la différence entre les programmes et les moyens devienne un levier de concurrence sur la qualité de la réalisation, et non un prétexte pour rompre le lien avec ce qui a été fait auparavant. La Mauritanie n’a pas besoin de repartir de zéro à chaque phase, mais de progresser à chaque étape en s’appuyant sur les réalisations des phases précédentes, et de faire de l’accumulation d’expertises, de ressources et d’institutions le socle de son essor.

Par son approche centrale dans ce discours, Moctar Ould Diay a mis la main sur une question qui se concentre sur l’avenir même de l’État, en posant la question essentielle: comment passer d’un État qui compte le temps en missions à un État qui planifie par générations? C’est cette interrogation qui confère au discours sa valeur politique et stratégique, et qui rend l’horizon 2060 plus qu’une simple date symbolique. C’est une invitation à bâtir une Mauritanie qui dépasse la préoccupation de ce qui peut être accompli aujourd’hui, pour ce qu’elle doit laisser à ses enfants demain.

Les nations ne se construisent pas par des débuts répétés, mais par des visions continues, des institutions solides et une volonté qui sait que la responsabilité du présent ne se complète que lorsqu’elle fonde l’avenir des générations. * Ismail Ould Rabani, directeur et éditeur de l’Agence du Vœu National des Nouvelles*

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