Mauritanie et diplomatie du sable mouvant au milieu des mines du désert : que veut le Maroc, et sur quoi mise Nouakchott dans le nouveau scénario du Sahara ?
La visite du ministre des Affaires étrangères marocain intervient après la fin du mandat de la mission MINORSO, dans un contexte de réajustement des équilibres régionaux. Alors que le Maroc cherche à renforcer les canaux de communication avec la Mauritanie, Nouakchott travaille à la protection de ses frontières, …

D'après les sources officielles, la visite du ministre des Affaires étrangères du Maroc intervient après la fin du mandat de la mission MINURSO, dans un contexte de réajustement des équilibres régionaux. Alors que le Maroc cherche à renforcer ses canaux de communication avec la Mauritanie, Nouakchott travaille à protéger ses frontières, à maintenir sa stabilité et à éviter que le conflit n’impacte ses intérêts stratégiques. La Mauritanie, quant à elle, active une « diplomatie du sable mouvant » afin d’éviter de tomber dans les mines explosives du désert à tout moment.
Dans un contexte sensible, le ministre des Affaires étrangères marocain, Nasser Bourtit, a effectué une visite non annoncée auprès du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani le 6 novembre, à un moment crucial pour l’avenir du Sahara. Bien que le contenu des entretiens n’ait pas été officiellement divulgué, le contexte régional et international permet d’en comprendre la nature des intérêts que chaque partie cherche à protéger. La rencontre a eu lieu environ une semaine après le blocage du Conseil de sécurité de l’ONU quant au renouvellement du mandat de la mission des Nations Unies pour le référendum au Sahara (MINURSO), suite à l’usage par la Russie du droit de veto le 30 octobre contre un projet de résolution américaine visant à prolonger le mandat de la mission et à modifier ses tâches, alors qu’aucun soutien n’a été accordé à une résolution alternative présentée par Moscou.
En conséquence, le mandat de la mission a pris fin le 31 octobre, et le retrait a commencé le jour suivant, après 35 ans de présence dans le territoire. Ce développement oblige le Maroc à revoir ses calculs diplomatiques et sécuritaires. Rabat cherche à renforcer sa position à un moment où l’un des principaux mécanismes internationaux de suivi du conflit disparaît.
Dans ce contexte, le maintien de canaux de communication étroits avec la Mauritanie revêt une importance stratégique accrue. Pour le Maroc, la Mauritanie n’est pas seulement un pays voisin, mais un acteur régional clé en raison de sa position géographique, du trafic commercial via le poste frontière de Ksar el‑Karkarat, de ses relations avec l’Algérie et le Front Polisario. Ainsi, Rabat pourrait être intéressée à obtenir des garanties concernant la stabilité des frontières, à renforcer la coordination politique et à préserver un environnement régional qui ne gêne pas ses objectifs diplomatiques.
Les intérêts mauritaniens, en revanche, partent d’autres considérations. La priorité de Nouakchott n’est pas de contribuer à la réussite de la stratégie marocaine, mais d’assurer que toute évolution du conflit n’affecte pas la sécurité, la souveraineté ou les équilibres régionaux de la Mauritanie. Dans ce cadre, une question cruciale, encore peu abordée, est celle du délimitation des frontières.
Selon le rapport présenté par le Secrétaire général de l’ONU en octobre 2026, la Mauritanie a, lors des pourparlers tenus à Madrid, proposé la création d’une commission visant à clarifier les frontières internationales définitives du territoire contesté, sur la base d’un accord entre les parties concernées. Cette proposition reflète une préoccupation stratégique de Nouakchott. L’avenir de la bande frontalière, la situation de la zone de Lékouira près de Nouadhibou, et les répercussions terrestres, maritimes et économiques de toute solution finale sont directement liées aux intérêts mauritaniens.
La volonté de clarifier ces frontières ne signifie pas nécessairement une revendication de nouveaux territoires, mais plutôt la recherche de garanties juridiques et sécuritaires en prévision de tout changement éventuel du statu quo. Le retrait de la mission MINURSO suscite également une autre inquiétude: le risque d’incidents militaires près des frontières mauritaniennes, de perturbations du commerce ou d’une intensification des tensions entre le Maroc et le Front Polisario, pouvant affecter la sécurité nationale mauritanienne. Ainsi, la Mauritanie a des intérêts concrets à protéger.
Elle pourrait bénéficier d’un renforcement des garanties sécuritaires, du développement de la coopération frontalière, de l’attraction d’investissements, et de la mise en œuvre de projets d’intégration économique régionale. Cependant, elle pourrait aussi supporter des coûts politiques et diplomatiques importants si cette coopération était perçue comme un abandon de sa neutralité, ce qui pourrait nuire à ses relations avec l’Algérie, le Front Polisario, ainsi qu’à ses équilibres internes sensibles historiquement liés à la question sahraouie. C’est pourquoi le gouvernement mauritanien a réaffirmé sa position ferme.
Deux jours avant la visite de Bourtit, le porte‑parole du gouvernement, Mohamed Ould Babane, a rappelé l’attachement de son pays à une politique de neutralité positive et à son rôle de partie prenante à la solution plutôt que du problème. Cette posture aide à comprendre pourquoi il est difficile d’imaginer qu’une courte visite puisse entraîner un changement majeur de la politique mauritanienne. Bien que la question du Sahara constitue le principal arrière‑plan politique de la rencontre, aucune information confirmée ne précise le degré de profondeur des discussions sur ce dossier.
Il est probable que la sensibilité du sujet ait conduit les deux parties à se concentrer sur les intérêts communs et à éviter les points les plus litigieux. La question fondamentale demeure: que peut offrir la Mauritanie au Maroc, et quelles garanties le Maroc peut‑il accorder à la Mauritanie? Nouakchott peut contribuer à la stabilité régionale, sécuriser les corridors commerciaux et faciliter le dialogue diplomatique entre les différentes parties.
En contrepartie, elle a des raisons légitimes d’exiger le respect de sa neutralité, la garantie de la sécurité de ses frontières et la protection de ses intérêts économiques et territoriaux. En somme, il ne faut pas lire la visite de Bourtit uniquement à travers les ambitions marocaines au Sahara, mais aussi à travers la position stratégique de la Mauritanie dans les équilibres régionaux. Le Maroc cherche à renforcer son influence dans un environnement régional en mutation, tandis que la Mauritanie veut s’assurer que ces transformations ne se fassent pas au détriment de sa stabilité, de sa souveraineté ou de sa capacité à entretenir des relations équilibrées avec l’ensemble de ses voisins.
Cette divergence de priorités constitue l’une des clés essentielles pour comprendre les véritables enjeux de cette visite. Dans ce contexte particulier, la Mauritanie s’accroche à ce que l’on peut appeler une « diplomatie du sable mouvant », une conception issue de la culture du climat désertique où les dunes se déplacent sous l’effet du vent, mais reviennent à leur forme et à leurs reliefs d’origine. Ainsi, les évolutions des relations entre la Mauritanie et ses voisins concernant la question du Sahara ressemblent à un déplacement d’une dune de sable vers une autre: les dunes bougent, mais la constante dans la politique extérieure de Nouakchott reste la neutralité positive.