Société·

L’artisanat en Mauritanie… Une nouvelle agence face au test de compétence et au sauvetage du décès clinique / Noah Mohamed Mahmoud

L'artisanat en Mauritanie vit dans une situation qui ne correspond pas à la richesse culturelle et historique du pays, ni aux potentialités économiques et sociales que ce secteur pourrait offrir s’il était mieux organisé et que ses ressources étaient exploitées. Ainsi…

AW
Al WiamTraduit de l'arabe
Lire sur Al Wiam
Photo Al Wiam

D'après les sources officielles, l’artisanat traditionnel en Mauritanie vit une situation qui ne correspond pas à la richesse culturelle et historique du pays, ni aux potentialités économiques et sociales que ce secteur pourrait offrir s’il était bien organisé et que ses ressources étaient exploitées. Alors que les métiers artisanaux constituent une part authentique de notre identité nationale et constituent une source de revenu pour une large tranche de la population, ils restent marginalisés, avec une faible productivité, un marketing limité et l’absence d’un accompagnement institutionnel efficace. Il ne fait aucun doute que la création de l’Agence nationale pour la promotion de l’artisanat traditionnel représente une étape institutionnelle importante, reflétant une orientation officielle vers la remise en valeur de ce secteur et son retrait du cercle des traitements saisonniers.

De même, la mise en place d’un fonds de soutien à l’artisanat traditionnel et la délégation de la mise en œuvre de la politique nationale dans ce domaine à un organisme spécialisé ouvrent la voie à une nouvelle phase d’organisation et de promotion. Mais la question fondamentale qui doit précéder toute célébration de la création de cet organisme est: qui est la personnalité capable de diriger cette agence et de transformer ses objectifs, inscrits dans des textes et des décisions, en résultats concrets? Le problème réel ne réside pas toujours dans l’absence d’institutions ou de textes régulateurs, mais parfois dans la qualité des personnes chargées de les mettre en œuvre.

L’agence, quelles que soient ses compétences et ses moyens, ne pourra pas relancer le secteur si elle n’est pas dirigée par une direction qui possède une connaissance approfondie de l’artisanat traditionnel, qui comprend la nature de ses composantes et de ses défis, qui connaît les artisans et leurs besoins, et qui a une vision pragmatique pour développer la production, améliorer la qualité et ouvrir les marchés. **Premièrement: la compétence spécialisée, condition première de succès** Il ne faut pas que la nomination du directeur général de l’agence soit une récompense administrative ou politique, ni simplement l’attribution d’un poste à une personne ayant une expérience générale en gestion. Le secteur a besoin d’une personnalité qui combine spécialisation, expérience de terrain et capacité de planification et d’exécution.

Il est indispensable que le responsable principal maîtrise les différentes composantes de l’artisanat traditionnel: industries du cuir, menuiserie, forge, textile, bijouterie, arts et métiers patrimoniaux, et qu’il saisisse les spécificités de chaque métier, de leurs chaînes de production et de leurs marchés. Il doit également être capable de faire passer le secteur d’une logique d’activité artisanale limitée à une logique d’entreprise productive, capable de concurrencer, de perdurer et de créer des emplois. **Deuxièmement: réorganisation du secteur et mise fin au chaos professionnel** Parmi les principaux obstacles à l’artisanat traditionnel figurent la faiblesse de l’organisation professionnelle, la dispersion des acteurs et l’absence d’une base de données précise indiquant le nombre d’artisans, leurs domaines d’activité, leur niveau de production et leurs besoins.

D’où la nécessité de réaliser un recensement national complet, de créer un registre professionnel des artisans, de classifier les activités et les spécialisations, de soutenir les coopératives et les unions professionnelles, tout en garantissant que les services atteignent les véritables artisans, et non les intermédiaires ou les bénéficiaires des relations administratives. **Troisièmement: le financement doit atteindre ses légitimes bénéficiaires** La création d’un fonds de soutien à l’artisanat traditionnel représente une opportunité importante, mais il pourrait devenir un fardeau supplémentaire s’il n’est pas soumis à des critères clairs de gestion, de transparence et de contrôle. Le secteur n’a pas besoin d’un financement formel, mais d’un mécanisme de financement facilité qui aide les artisans à acquérir du matériel, des matières premières, à développer leurs ateliers et à augmenter leur production.

La priorité doit être donnée aux projets sérieux et pérennes, avec diffusion des critères d’attribution et des résultats, et le fonds doit être soumis à un contrôle financier et administratif efficace afin d’éviter les favoritismes ou le gaspillage des ressources. **Quatrièmement: formation, modernisation et protection du patrimoine** Il est impossible de parler d’une véritable renaissance de l’artisanat traditionnel sans investir dans le capital humain. De nombreux métiers sont menacés d’extinction à cause de la faiblesse du transfert de compétences d’une génération à l’autre et du désintérêt des jeunes pour les professions artisanales, dans un contexte de faibles opportunités de formation et d’emploi.

Il incombe à l’agence, en coordination avec les institutions de formation professionnelle, de mettre en place des programmes spécialisés qui allient préservation de l’authenticité du métier et introduction de technologies modernes dans la production, le design et la qualité. L’objectif n’est pas de transformer l’artisanat en production automatisée qui en perdrait l’identité, mais de l’aider à s’adapter à l’époque tout en préservant sa spécificité culturelle. **Cinquièmement: marketing, maillon incontournable** L’un des plus grands dysfonctionnements du secteur est que l’artisan peut posséder le savoir‑faire et un bon produit, mais ne dispose pas du moyen d’atteindre le consommateur.

L’agence doit donc dépasser le soutien traditionnel pour élaborer une politique marketing intégrée, incluant la création d’espaces permanents d’exposition et de vente, le développement du commerce électronique, la participation organisée à des salons internationaux et la conclusion de partenariats avec les acteurs du tourisme et de l’hôtellerie. Il faut également créer un label de qualité national garantissant l’authenticité du produit mauritanien, le protégeant du plagiat et lui conférant la capacité de concurrencer sur les marchés étrangers. **Sixièmement: équité dans la répartition des opportunités de développement** L’agence ne doit pas devenir une institution centrale dont les services se limitent à la capitale Nouakchott, alors que les talents et les métiers artisanaux sont répartis dans toutes les wilayas du pays.

Chaque région possède ses spécificités artisanales et son patrimoine productif, et il est essentiel que les programmes de formation, de financement et de marketing atteignent les artisans du territoire, en accordant une attention particulière aux jeunes, aux femmes et aux coopératives productives. Le développement de l’artisanat peut être un moyen efficace de lutter contre le chômage, la pauvreté et de renforcer le développement local. **Septièmement: gouvernance, contrôle et mesure des résultats** La nouvelle agence doit être dirigée par une gestion basée sur la planification, la transparence et la responsabilité, et non sur une administration routinière et la production de rapports bureaucratiques.

Un programme de travail annuel avec des objectifs mesurables doit être établi: nombre d’artisans bénéficiaires, projets financés, emplois créés, volume de production, marchés conquis, part du secteur dans l’activité économique, etc. La relation entre l’agence et le ministère tutélaire doit être clairement définie, garantissant une autonomie d’exécution dans le cadre légal, tout en évitant les chevauchements de compétences et les blocages décisionnels. **Huitièmement: la responsabilité première incombe au leadership** Toutes ces réformes restent conditionnées au choix de la bonne personnalité pour diriger l’agence.

Un responsable qui ne connaît pas le secteur de l’intérieur ne pourra pas diagnostiquer ses maladies; qui n’a pas de vision économique ne transformera pas les métiers en projets productifs; qui ne croit pas à la transparence ne garantira pas que le soutien atteigne ses légitimes bénéficiaires. Nous avons besoin d’un responsable alliant intégrité, compétence, expérience, capable d’écouter les artisans, de se rendre dans leurs ateliers, de corriger les déséquilibres et de bâtir des partenariats productifs avec le secteur privé et les institutions nationales et internationales. L’agence est une opportunité nationale qui ne tolère pas l’erreur.

L’État a posé le cadre institutionnel pour la promotion de l’artisanat traditionnel et a annoncé des orientations en matière de formation, de financement, de marketing et d’organisation des métiers. Le projet de code de l’artisanat traditionnel débattu par le gouvernement en octobre 2026 constitue une étape supplémentaire vers la finalisation du cadre juridique du secteur. Mais il ne faut pas confondre création d’agence et réalisation de la renaissance attendue; les institutions ne réussissent pas simplement par l’émission de décrets, mais lorsqu’elles sont prises en charge par des compétences capables de transformer la volonté politique en réalisations concrètes.

L’artisanat traditionnel mauritanien n’a pas besoin d’un responsable qui gère une crise, mais d’un chef de projet qui croit en son potentiel, qui sait comment l’exploiter, et qui redonne au artisan sa dignité économique et sociale. Choisissons‑nous pour l’Agence nationale pour la promotion de l’artisanat traditionnel la personne qui mérite ce projet national, ou répétons‑nous les erreurs administratives qui ont coûté cher à d’autres secteurs? C’est une opportunité qui ne doit pas être gaspillée, car sauver l’artisanat traditionnel n’est pas seulement sauver un métier, c’est protéger la mémoire nationale, investir dans l’humain et ouvrir des portes économiques restées fermées depuis longtemps.

PartagerWhatsAppFacebookX
Sur le même sujet