Mauritanie 2060 : quel modèle de développement voulons‑nous ? De l’économie des ressources à l’économie de l’homme et de la production / choisi Mohamed Ould Cheikh Ahmed
Professeur d’économie et de gestion – ancien ministre, en réfléchissant à la Mauritanie en 2060, notre question ne doit pas se limiter à la taille de l’économie que nous souhaitons atteindre, ni au nombre de projets qui pourront être réalisés au cours des décennies à venir. Le ques…

D'après les sources officielles, la Mauritanie ne manque pas de ressources; elle possède du fer, de l’or, du cuivre, des poissons, du bétail, des terres agricoles et des potentialités prometteuses dans le gaz et les énergies renouvelables. Elle bénéficie également d’une position géographique qui lui offre des opportunités importantes. Cependant, le défi demeure: transformer ces potentialités en une production locale plus vaste, en davantage d’emplois et en des revenus meilleurs pour les ménages.
C’est là que réside la contradiction à partir de laquelle nous devons partir: les exportations peuvent augmenter, les activités extractives se développer, les indicateurs de croissance s’améliorer, mais cela ne signifie pas nécessairement que le citoyen ressentira une amélioration similaire de son niveau de vie. Le véritable critère de développement n’est pas seulement ce que nous vendons à l’étranger, mais ce que nous produisons à l’intérieur du pays, le travail, le revenu, les services et les opportunités que nous offrons. À mon sens, la Mauritanie a besoin d’une révision progressive de son modèle économique, afin de ne plus rester dans la position d’un pays qui exporte ses matières premières et importe une grande partie de ses besoins, mais de se diriger vers une économie qui crée de la valeur à l’intérieur de ses frontières.
Cela implique de ne pas se contenter d’extraire les minerais, mais de réfléchir à leur transformation locale, et de ne pas limiter les bénéfices de la richesse halieutique à la pêche et à l’exportation, mais de les étendre à la transformation, au stockage et à la commercialisation. Il en va de même pour le bétail et l’agriculture, où il existe de réelles opportunités de développer les industries agro‑alimentaires et les chaînes de production et de distribution. L’élargissement de ces activités créerait des emplois, augmenterait les revenus des producteurs et donnerait à l’économie une plus grande capacité à faire face aux fluctuations des prix des matières premières sur les marchés internationaux.
Plus la base de la production locale s’élargit, moins nous dépendons de l’extérieur, et nos recettes deviennent davantage liées à ce que nous réalisons à l’intérieur du pays. Quant au gaz et aux énergies renouvelables, il ne faut pas les considérer uniquement comme de nouvelles sources d’exportation et de revenus. L’essentiel est de savoir comment les mobiliser pour bâtir une économie plus compétitive, en améliorant les infrastructures, en fournissant de l’énergie aux activités industrielles et agricoles, en attirant les investissements et en formant les compétences nationales.
Une bonne gestion des recettes, ainsi qu’une transparence dans leur orientation vers l’éducation, la santé et l’investissement productif, sont des conditions essentielles pour que la nouvelle richesse ne reste pas une opportunité éphémère. Cette transformation ne peut se faire sans un équilibre entre l’État et le secteur privé. L’État doit fournir les infrastructures, garantir la concurrence, améliorer le climat des affaires et établir des règles stables et claires pour l’investissement.
Le secteur privé, quant à lui, doit être un véritable partenaire dans la production et la création d’emplois, et non un simple intermédiaire d’importation et de commerce. C’est pourquoi les petites et moyennes entreprises sont cruciales, et il faut faciliter leur accès au financement, à la formation et aux marchés. Parmi les questions qui méritent une attention particulière, il y a la coordination des politiques économiques.
La politique monétaire, aussi importante soit‑elle, ne peut à elle seule résoudre l’inflation ou protéger le pouvoir d’achat. De même, la politique budgétaire n’atteindra pas ses objectifs si elle n’est pas liée à la promotion de la production et de l’investissement. Lorsque les prix augmentent à cause de la dépendance aux importations, de la hausse des coûts de transport et d’énergie, ou de la faiblesse de l’offre locale, il faut aborder le problème en considérant l’ensemble de ces facteurs, et non en se limitant à un seul instrument.
Ainsi, la coordination entre les politiques monétaire, budgétaire, productive et sociale doit faire partie intégrante de la gestion de l’économie. Mais aucune économie productive ne peut exister sans des personnes qualifiées. L’investissement dans l’éducation, la formation professionnelle, l’université et la recherche scientifique doit occuper une place centrale dans la vision 2060.
Il ne s’agit pas seulement de former un nombre croissant d’étudiants, mais de préparer des compétences adaptées aux besoins de l’économie et du marché du travail, capables de suivre les transformations technologiques et numériques. Améliorer la santé et les services de base n’est pas seulement une dépense sociale; c’est un investissement dans la productivité humaine et sa capacité à participer au développement. Le développement économique ne doit pas rester concentré dans des zones limitées.
Chaque wilaya mauritanienne possède des potentialités sur lesquelles il est possible de bâtir, que ce soit dans l’agriculture, l’élevage, la pêche, l’exploitation minière ou le tourisme. Il faut relier ces potentialités aux routes, à l’électricité, à l’eau, aux télécommunications et aux marchés, afin que le développement ne reste pas éloigné de larges parties du pays. La sécurité alimentaire et hydrique, la protection de l’environnement, la lutte contre la désertification et les changements climatiques doivent également être intégrés à toute vision sérieuse de l’avenir.
Toutefois, toutes ces orientations resteront limitées si elles restent liées à un seul programme gouvernemental ou à une phase politique donnée. La Mauritanie 2060 doit être un projet national adopté par l’État et poursuivi par les gouvernements successifs, malgré leurs différences de programmes et d’orientations. Il ne s’agit pas que tous les gouvernements soient identiques dans leurs politiques, ni qu’ils perdent le droit de choisir leurs priorités, mais que les grands objectifs stratégiques restent un engagement commun, chaque phase s’appuyant sur les acquis de la précédente plutôt que de repartir de zéro à chaque changement politique.
Cela nécessite un consensus national impliquant les acteurs politiques, économiques, universitaires, le secteur privé, la société civile et les jeunes, ainsi que des mécanismes institutionnels de suivi de la mise en œuvre et d’évaluation des résultats. Une vision qui ne serait pas soumise à la mesure et à la révision ne serait qu’une simple déclaration d’intentions, tandis qu’une vision liée à des indicateurs clairs, à des responsabilités définies et à des rapports périodiques pourrait devenir une référence réelle pour la prise de décision. En fin de compte, je ne pense pas que le succès de la Mauritanie à l’horizon 2060 se mesurera uniquement à la quantité de fer, d’or ou de gaz qu’elle produira, ni aux chiffres de croissance et d’exportation.
Il sera également évalué à sa capacité à transformer ces richesses en usines, fermes, institutions productives, en emplois, revenus et services meilleurs, et à la perception du citoyen que les richesses de son pays se reflètent dans sa vie et l’avenir de ses enfants. La Mauritanie que nous voulons en 2060 est un État qui ne se contente pas de posséder des richesses, mais qui sait les gérer et les investir. Un État où l’homme est au centre du développement, où la production constitue le socle de l’économie, où la justice et l’égalité des chances font partie des fruits de la croissance.
Et cela, à mon sens, n’est pas la responsabilité d’un seul gouvernement, mais une responsabilité nationale partagée par les générations et les gouvernements.