Réservoir de sable du Nubien : la réalité régionale, les défis environnementaux, sanitaires et géopolitiques
Le réservoir de sable rocheux nubien constitue l’un des plus grands systèmes d’eaux souterraines fossiles du monde, et représente une ressource stratégique à renouvellement difficile. Ses eaux douces s’étendent sous le territoire de quatre pays : le Soudan, la Libye, l’Égypte et le Tchad. Les pays…

Selon les dernières informations, le réservoir de grès sablonneux nubien constitue l’un des plus grands systèmes d’eaux souterraines fossiles au monde, et représente une ressource stratégique difficile à renouveler. Ses eaux douces s’étendent sous le territoire de quatre pays: le Soudan, la Libye, l’Égypte et le Tchad. D’autres pays du Sahel, dont la Mauritanie, partagent des réservoirs souterrains similaires, comme le réservoir de Taoudeni, qui s’étend sous la Mauritanie, le Mali et l’Algérie, et fait face aux mêmes défis de rareté hydrique et de pollution radioactive naturelle.
Cependant, ce trésor naturel colossal est aujourd’hui confronté à des défis croissants dans les quatre pays, allant d’une mauvaise exploitation des ressources à des risques environnementaux, sanitaires et géopolitiques transfrontaliers, qui n’ont pas reçu l’attention institutionnelle suffisante, ni la recherche adéquate. Les données disponibles indiquent que la gestion de ce réservoir souffre de lacunes institutionnelles évidentes. L’« Autorité conjointe d’étude et de développement du réservoir de grès sablonneux nubien », basée à Tripoli, fait face à un financement insuffisant et à un manque de soutien, bien que la Libye soit le pays hôte de cet organisme créé en 1990.
À l’inverse, les pays du bassin montrent des niveaux d’efficacité variables dans l’exploitation des eaux du bassin, mais de façon non durable, soulevant des questions sur la capacité à garantir des parts d’utilisation sûre (avant juste) de cette ressource vitale, surtout dans le contexte persistant du « conflit des ressources » qui s’est intensifié dans la région du Sahel en général et au Soudan en particulier; sans oublier le volet de la pollution, souvent omis, alors même qu’il constitue un danger majeur. Ces indicateurs combinés annoncent de réelles menaces pour la sécurité de l’eau dans le bassin et dans la région du Sahel, avec des répercussions qui s’étendent à l’ensemble du désert, ce qui nécessite une révision radicale des politiques de gestion des ressources hydriques dans les pays du bassin. Le risque le plus redoutable reste la dimension de la contamination radioactive, tant d’origine naturelle qu’anthropique, et la présence de tous les facteurs susceptibles de propager cette contamination au-delà des frontières – un aspect qui semble absent des débats actuels.
Des études scientifiques, certaines récentes, d’autres en cours, ont montré que le réservoir de grès sablonneux nubien souffre d’une contamination radioactive naturelle élevée, due à la présence d’isotopes radioactifs tels que le radium‑226 et le radium‑228, à des concentrations dépassant dans la plupart des cas les normes internationales de sécurité de l’eau potable définies par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans certaines zones, les doses annuelles d’exposition provenant de la consommation de ces eaux dépassent les limites recommandées jusqu’à 138 fois pour les enfants et 14 fois pour les adultes. Les analyses d’uranium dans les eaux souterraines profondes révèlent également des concentrations naturelles élevées, allant jusqu’à 4,27 Bq/kg pour le radium‑226 et 0,68 Bq/kg pour l’uranium‑234, constituant un danger sanitaire réel pour des millions de consommateurs.
Une étude publiée dans *Scientific Reports* en 2021 montre que l’activité radioactive naturelle dégrade la qualité des eaux souterraines à travers tout le réservoir, posant un risque sanitaire radiologique pour des millions de personnes. Les mesures indiquent que les concentrations de radium‑226 et de radium‑228 dans les eaux souterraines varient respectivement de 0,01 à 2,11 Bq/L et de 0,03 à 2,31 Bq/L, la plupart dépassant les critères de l’OMS pour l’eau potable. Les preuves suggèrent que les principales mécanismes géochimiques contrôlant le radium dissous incluent la précipitation du barite, la réduction des sulfates, ainsi que des contributions provenant du rebond alpha et de la dissolution des minéraux du réservoir.
Les défis ne se limitent pas au réservoir nubien, mais s’étendent à d’autres systèmes souterrains de la région du Sahel, comme le réservoir de Taoudeni qui s’étend sous la Mauritanie, le Mali et l’Algérie. Une étude récente publiée en 2024 dans la revue *Hydrogeology* (spécialisée en eaux souterraines) montre que les processus géochimiques qui contrôlent la qualité des eaux du réservoir de Taoudeni, y compris l’activité des éléments radioactifs, reproduisent ceux observés dans le réservoir nubien, reflétant l’unité des formations géologiques de la région et la similitude des défis environnementaux et sanitaires auxquels sont confrontés les pays du Grand Sahara. L’absence persistante d’un système régional intégré et dense de suivi de la qualité et de la quantité des eaux souterraines du bassin, tant en termes de volume que de type, ainsi que des concentrations d’isotopes radioactifs, signifie que cette contamination restera non détectée et non traitée, aggravant les risques sanitaires à court terme.
Cette situation appelle au développement de modèles hydro‑géologiques et hydro‑géochimiques numériques améliorés pour le réservoir, ainsi qu’au renforcement des capacités d’utilisation des méthodes isotopiques afin de comprendre la dynamique du réservoir et d’identifier les sources d’alimentation actuelles et historiques, comme le recommande l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Il convient de rappeler que les quatre pays ont signé, le 18 septembre 2013, lors de la 57ᵉ conférence générale de l’AIEA à Vienne, le Programme de travail stratégique (SAP) pour la gestion conjointe du réservoir. Cette signature a eu lieu en présence des ministres du Soudan, de la Libye, du Tchad et de l’Égypte, marquant l’aboutissement d’un projet commun entre l’AIEA, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le Centre mondial de l’environnement et l’UNESCO.
Le programme vise à instaurer les réformes juridiques, politiques et institutionnelles nécessaires pour traiter les préoccupations transfrontalières affectant le réservoir, incluant la mise en place d’un modèle numérique avancé pour soutenir la prise de décision en matière de gestion de l’eau dans les quatre pays. Cependant, la détérioration de la situation sécuritaire au Soudan, avec le déclenchement de la guerre civile et le chaos qui s’en est suivi, n’avait pas été anticipée par les signataires et les organisateurs. Ainsi, le programme a été compromis par l’émergence de conflits armés actifs, fermant la fenêtre qui devait offrir une opportunité historique de gestion durable du réservoir.
Ces constats incitent à élargir la coopération régionale à d’autres pays du Sahel, comme la Mauritanie, qui possède une expertise accumulée dans la gestion des ressources hydriques souterraines via son Centre national des ressources en eau (CNRE), et participe à des initiatives internationales telles que le programme NUTEC Plastics de l’AIEA pour le suivi des polluants dans les systèmes souterrains, la qualifiant ainsi pour jouer un rôle actif dans tout effort régional visant à protéger les bassins souterrains transfrontaliers. Le traitement de ce dossier nécessite une mobilisation accrue d’efforts de recherche – scientifiques, institutionnels et géopolitiques – incluant notamment: - La création d’un système régional intégré de suivi des niveaux d’eaux souterraines et de leur qualité, comprenant un réseau dense de puits de surveillance, des capteurs à distance et une base de données centrale‑régionale pour les pays du bassin. - La mise à jour des modèles hydro‑géologiques numériques du réservoir avec les logiciels les plus récents (MODFLOW, FEFLOW) afin d’évaluer l’impact des prélèvements sur les niveaux d’eau, de déterminer les prélèvements sûrs et durables, et de détecter tout indice de migration de pollution vers le réservoir, empêchant ainsi sa propagation au sein des quatre pays ou au-delà de leurs frontières.
Cette étape requiert d’abord l’activation du rôle de l’« Autorité conjointe d’étude et de développement du réservoir de grès sablonneux nubien » et l’établissement de partenariats de recherche stratégiques avec les centres de recherche hydrologique et environnementale des quatre pays et au niveau régional. - L’intégration de la dimension sanitaire et radioactive dans tout accord ou plan futur de gestion du réservoir, avec l’établissement de seuils sûrs pour les concentrations d’isotopes radioactifs dans l’eau potable, basés sur les normes de l’OMS ou les dépassant de façon stricte. Cette mesure repose sur le principe que la prévention est la seule option stratégique viable, car le traitement d’une contamination future, si elle survient, serait pratiquement impossible en raison des caractéristiques géologiques et hydro‑géologiques du réservoir.
- L’adoption de législations nationales protégeant les eaux souterraines contre l’épuisement et la pollution, définissant des quotas de prélèvement autorisés et imposant des redevances sur la consommation d’eaux souterraines reflétant leur vraie valeur. La gestion du réservoir de grès sablonneux nubien n’est donc pas seulement une question technique, mais bien une question de sécurité nationale régionale par excellence, liée à l’avenir des générations futures et à la stabilité de l’ensemble du Sahel. Si les mesures nécessaires ne sont pas prises dès aujourd’hui, la facture du manque d’action pourra devenir terrifiante à l’avenir.