Repenser l’éducation dans un monde en mutation / Talal Abu Ghazaleh
Source : l’auteur / Nous vivons aujourd’hui une période de transformation historique. En effet, la dépendance traditionnelle aux richesses basées sur les marchandises et les ressources naturelles laisse place à la capacité de convertir les talents humains et les données en valeur économique…

Il ressort que cette mutation est cruciale pour les pays du Sud mondial, car la concurrence pour l’influence ne tourne plus autour du contrôle des champs pétroliers, mais autour de la possession de compétences hybrides qui allient l’humain et l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, nous faisons face à une nouvelle forme de colonialisme, mais de nature intellectuelle. Les productions créatives et les données des peuples émergents sont exploitées pour alimenter les systèmes d’intelligence artificielle avancés détenus par une minorité de puissances technologiques dominantes.
Si nous n’établissons pas la souveraineté numérique et ne protégeons pas la propriété intellectuelle, le Sud mondial courra le risque de devenir simplement un consommateur d’intelligence étrangère, au lieu d’être le créateur de son propre avenir. Depuis 1995, j’ai commencé à penser à la nécessité d’un changement fondamental dans l’éducation lorsque j’ai présidé la première conférence internationale des Nations unies sur le développement de l’éducation; depuis lors, je suis convaincu que l’avenir de l’enseignement exige de dépasser les modèles traditionnels et de passer à un système plus flexible, capable de suivre les transformations rapides du monde. Partant de cette vision, ma conviction m’a conduit à fonder le Polytechnique Talal Aboughazaleh mondial du numérique, non seulement comme établissement éducatif, mais comme réponse stratégique aux défis du colonialisme intellectuel.
Cette institution a été conçue pour permettre aux étudiants d’acquérir les compétences nécessaires à la transformation des potentialités humaines brutes en expertises technologiques spécialisées. Il ne s’agit pas seulement d’enseigner des appareils ou des logiciels, mais de former des leaders capables de maîtriser l’interaction entre la créativité humaine et l’intelligence automatisée. Ma vision pour cet établissement découle d’une conviction personnelle profonde.
J’ai toujours cru que l’éducation devait évoluer du simple apprentissage par cœur et de la transmission à l’autonomisation des individus par les compétences. Le polytechnique incarne cette conviction à travers des programmes numériques qui préparent les étudiants à construire des trajectoires de connaissance qui façonneront les contours de la prochaine décennie. C’est un modèle qui dépasse le simple transfert de technologie, en habilitant les apprenants à devenir producteurs de biens intellectuels, et non de simples utilisateurs d’outils importés ou dépendants de la mémorisation automatisée.
Pour moi, cette initiative représente une partie d’un appel plus large à une renaissance fondée sur le savoir, la créativité et l’innovation. Les pays qui réussiront seront ceux qui considèrent leurs populations comme des réservoirs d’intelligence et qui construisent des cadres institutionnels capables de mobiliser les immenses potentialités offertes par l’ère numérique. Cette institution constitue ma modeste contribution à la réalisation de cette vision, afin que les jeunes du monde arabe, du Sud mondial et du monde entier puissent se préparer à diriger un monde multipolaire dominé par la technologie.
Les compétences numériques sont la colonne vertébrale de cette nouvelle économie, et je souhaite que chaque apprenant soit doté de ces compétences, afin de pouvoir exploiter l’intelligence artificielle de manière efficace et créer un impact positif dans ce monde en rapide mutation.