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Langue, compétence et construction de l’État : vers une politique linguistique avisée dans le choix des responsables / Al‑Qutb Sidati

Du débat sur le monolinguisme à l’élaboration d’une norme nationale qui allie compétence, identité et ouverture, le débat qui anime l’espace public national concernant le niveau linguistique de certains responsables soulève des questions qui dépassent les personnes concernées et méritent d’être …

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Il ressort que la langue est l’un de ces outils, dont le poids varie selon la fonction. Ainsi, la langue étrangère peut être une nécessité pratique dans certaines missions diplomatiques ou scientifiques, tandis que la capacité à communiquer avec les citoyens dans leurs langues nationales constitue un atout majeur dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’administration locale et des affaires sociales. Dès lors, défendre la priorité de la compétence ne doit pas être compris comme une dévalorisation de la langue, tout comme l’attention portée aux langues ne doit pas se substituer à la compétence.

Il s’agit de placer chaque élément à sa juste place et d’en déterminer le poids en fonction de la nature de la responsabilité et de ses exigences. **Deuxièmement: l’arabe n’est pas une langue supplémentaire** La Constitution mauritanienne, à son article six, stipule que les langues nationales sont l’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof, et que la langue officielle est l’arabe. Cette distinction n’est pas un simple détail linguistique, mais fait partie du cadre constitutionnel qui régit la relation entre l’État et ses langues.

Par conséquent, la société a le droit d’attendre de ses responsables, notamment des titulaires des hautes fonctions politiques, un niveau de compétence en arabe leur permettant d’accomplir leurs missions officielles, de comprendre les textes et les lois, de communiquer avec les citoyens et de participer au débat public dans la langue officielle de l’État. Cela ne signifie pas que le statut officiel de l’arabe justifie une dépréciation des autres langues nationales, ni que leurs locuteurs seraient moins aptes à la responsabilité; cela signifie que l’État doit permettre à ses citoyens de maîtriser la langue officielle et que celle‑ci soit réellement présente dans ses institutions, et non confinée à un statut purement formel. Il est donc envisageable d’établir un seuil minimum clairement défini et mesurable de compétence en arabe, proportionné à la nature du poste et conditionnant les fonctions qui exigent une maîtrise effective.

Ce seuil doit s’appuyer sur une réglementation juridique solide, respectueuse de la nature des postes, des principes d’égalité et d’équité, sans aller au-delà des exigences du poste. Il n’est pas logique d’exiger du pays le respect du statut officiel de l’arabe tout en traitant la capacité à l’utiliser dans l’exercice de la responsabilité comme un critère secondaire; il n’est pas non plus juste de l’utiliser comme prétexte pour juger les citoyens ou diminuer leurs origines linguistiques et sociales. **Troisièmement: du constat du multilinguisme à son encouragement** Si l’arabe constitue la langue officielle, le pulaar, le soninké et le wolof représentent, à leurs côtés, des composantes du patrimoine linguistique national commun que la Constitution a reconnu.

La reconnaissance de ce multilinguisme ne doit pas se limiter à une célébration symbolique, mais peut se traduire en politiques concrètes qui encouragent les citoyens à apprendre les langues des uns et des autres, élargissant ainsi les possibilités de communication directe entre les différentes composantes de la société. Dans cette perspective, il serait intéressant d’envisager une mesure valorisant, dans l’évaluation professionnelle ou la sélection de certains postes, les candidats qui démontrent la maîtrise d’une langue nationale autre que leur langue maternelle. La valeur recherchée n’est pas simplement la capacité à parler une langue supplémentaire, mais la volonté de communiquer avec autrui, de comprendre leurs environnements culturels et sociaux, et de dépasser les barrières qui peuvent apparaître lorsque les groupes linguistiques restent côte à côte sans interaction suffisante.

Cette proposition ne doit pas être interprétée comme une obligation imposée à chaque citoyen d’apprendre une langue précise, ni comme une préférence pour un groupe au détriment d’un autre, ni comme une supposition que la langue maternelle détermine à elle seule l’identité linguistique de l’individu. Il s’agit d’encourager l’acquisition d’une compétence nationale supplémentaire, selon des critères objectifs et des tests équitables, qui récompensent la capacité réelle de communication, et non l’appartenance sociale. Il serait souhaitable d’imaginer un futur où la connaissance du pulaar, du soninké ou du wolof, en plus de l’arabe, constitue une valeur professionnelle et sociale reconnue, sans susciter d’étonnement ou de jalousie.

Chaque langue nationale apprise par un citoyen hors de son environnement d’origine peut devenir un pont supplémentaire entre lui et ses concitoyens, chaque pont ajoutant une brique à la construction de l’unité nationale. **Quatrièmement: les langues étrangères, un atout à valoriser** L’ouverture aux langues étrangères n’est pas opposée à la fierté de l’identité nationale; au contraire, leur bonne utilisation fait partie des exigences d’un État moderne. La première de ces langues est l’anglais, qui ouvre de vastes opportunités en recherche scientifique, technologie, économie et relations internationales, suivie du français, qui conserve une présence régionale importante.

D’autres langues étrangères conservent une valeur selon la spécialité, la mission ou les relations requises. Par conséquent, la maîtrise d’une langue étrangère doit être considérée comme une compétence professionnelle supplémentaire, en fonction du besoin réel. L’anglais peut ainsi recevoir un poids particulier dans les domaines qui le requièrent, le français étant apprécié selon son importance régionale.

Il faut toutefois ne pas confondre la valeur intrinsèque d’une langue avec son poids dans un poste donné; une langue indispensable à une mission diplomatique ne le sera pas forcément dans une fonction technique. Le principe correct consiste à adapter les poids linguistiques aux exigences du travail, et non aux préférences ou aux considérations sociales. L’objectif n’est pas de produire un responsable qui parle le plus grand nombre de langues possible, mais un responsable qui possède les compétences linguistiques nécessaires à l’accomplissement de ses missions et qui sait mobiliser les langues qu’il maîtrise au service de son pays.

**Cinquièmement: ces critères s’appliquent‑ils uniquement aux fonctionnaires ou aussi aux responsables politiques?** La question devient cruciale lorsqu’il s’agit des ministres, des gouverneurs et des hauts responsables nommés politiquement. Le responsable politique ne se contente pas d’une fonction administrative ou technique; il représente l’État devant les citoyens, participe à l’élaboration des politiques publiques, communique avec la société et incarne, par son comportement, l’image des institutions étatiques. Il est donc raisonnable que la maîtrise de l’arabe soit une condition indispensable aux hautes fonctions politiques qui exigent une utilisation effective de la langue officielle.

De même, la maîtrise d’une autre langue nationale devrait être reconnue comme un atout notable, surtout dans les postes où la communication large avec les citoyens est requise. Les langues étrangères, quant à elles, devraient voir leurs poids varier selon le portefeuille ministériel ou la responsabilité confiée. Cela ne signifie pas que la nomination ministérielle doive être réduite à un tableau de points rigide; les postes politiques requièrent, en plus des compétences linguistiques, le leadership, l’expérience, l’intégrité, la capacité à mettre en œuvre le programme gouvernemental et la compréhension du secteur concerné.

L’enjeu est d’intégrer la compétence linguistique dans l’évaluation sérieuse des responsables, de fixer un seuil minimal lorsqu’elle est indispensable, de valoriser les compétences supplémentaires lorsqu’elles apportent une réelle valeur, sans que la langue ne remplace les autres critères d’éligibilité. Toute condition linguistique obligatoire doit rester encadrée par les dispositions légales appropriées et ne pas devenir un instrument de distribution des postes selon l’appartenance linguistique ou sociale. **Sixième: vers un système national de compétence linguistique** Ces idées peuvent se traduire en une politique concrète reposant sur plusieurs principes: 1.

Définir les exigences en arabe selon la nature des fonctions, en fixant un niveau minimum clair pour les postes qui exigent une maîtrise effective, attesté par des moyens objectifs. 2. Intégrer la maîtrise d’une langue nationale supplémentaire comme critère de sélection dans les fonctions qui bénéficient de cette compétence, en lui attribuant un poids significatif qui encourage l’apprentissage mutuel entre les citoyens.

3. Comptabiliser les langues étrangères comme un avantage supplémentaire dans les fonctions et postes où ces langues constituent une réelle plus‑value. 4.

Soumettre ces critères à des tests standardisés, à des règles publiées et à des mécanismes de recours, afin d’éviter que la langue devienne un prétexte de favoritisme ou d’appréciation personnelle. 5. Différencier les exigences entre les fonctions administratives, techniques et les postes politiques, car les exigences linguistiques ne peuvent être uniformes pour tous les cas, ni le même poids être approprié à chaque fonction.

Il est possible de commencer à appliquer ces principes de façon expérimentale dans certains concours ou postes à contact direct avec les citoyens, en évaluant les résultats avant d’élargir le champ d’application. Pour les postes politiques, des lignes directrices claires peuvent aider à évaluer la compétence linguistique dans le cadre d’un processus de sélection plus large. Cette orientation ne doit pas se limiter au recrutement; elle peut s’articuler avec les programmes d’enseignement des langues nationales, le développement des compétences du personnel et l’incitation des responsables à améliorer leurs aptitudes linguistiques, faisant de la politique proposée un projet de renforcement des capacités plutôt qu’un simple outil de tri ou d’exclusion.

**Conclusion: de la langue de la critique à la langue de l’État** Le débat sur les langues et la compétence n’est pas marginal, il ne doit pas être relégué à des querelles superficielles. Il porte sur la nature de l’État que nous voulons, sur la façon de gérer notre diversité nationale et sur les critères que nous adoptons pour choisir ceux qui assument la responsabilité publique. Il ne s’agit pas de demander si un responsable parle une seule langue: est‑il qualifié ou non à cause de cela?

De même, la simple multiplicité de langues ne suffit pas à juger de la compétence ou de la supériorité d’un responsable. La question pertinente est: possède‑t‑il la compétence requise? Maîtrise‑t‑il la langue officielle au niveau exigé par sa fonction?

Son éventuelle maîtrise d’autres langues constitue‑t‑elle un réel apport à sa capacité d’accomplir ses missions et de servir les citoyens? La Mauritanie n’est pas obligée de choisir entre le statut officiel de l’arabe et le respect de la pluralité linguistique, ni entre la valorisation de son identité et l’ouverture au monde. Elle peut faire coexister ces éléments, à condition que ses politiques soient fondées sur des règles claires et équitables.

Un État confiant dans son identité ne craint pas la diversité linguistique de ses citoyens, et un État soucieux de son unité ne se contente pas de reconnaître cette diversité, il la transforme en moyen de communication et d’intégration. La première étape consiste à passer du jugement des individus sur la base de leurs langues à un débat national sérieux sur les critères de compétence linguistique, la place de l’arabe, les moyens d’encourager l’apprentissage des langues nationales et la valorisation des langues étrangères selon les besoins de l’État et de la société. Ce débat mérite d’être mené par les élites politiques, intellectuelles et administratives, non comme un simple échange d’avis sur des personnes, mais comme une composante d’un projet plus large visant à bâtir un État plus performant, une société plus communicative et une unité nationale plus solide.

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