La faillite de l’imaginaire politique : les trois « laates » du parti Tawassoul / Mohamed Afo
La vitalité des partis ne se mesure pas à leur capacité à mobiliser les foules ou à exhiber leurs discours, mais à l’authenticité de leurs symboles et de leurs visions, nées du réel de leur société. Cependant, la scène politique locale interpelle l’observateur par un phénomène d’incapacité créative manifeste…

Il ressort que on ne mesure pas la vitalité des partis à leur capacité à mobiliser les foules ou à exhiber des discours, mais à l’authenticité de leurs symboles et de leurs visions issues du réel de leur société. Pourtant, la scène politique locale interpelle le lecteur par un phénomène d’incapacité créative révélateur: il s’agit d’une facilité et d’une imitation permanentes des slogans et des outils symboliques. Entre le lever de la « balayette » comme symbole de purification politique, imitation de l’expérience sénégalaise, et l’ouverture de la saison politique sous le slogan des « trois laïcs », la profondeur du bourbier se dévoile.
Cette tendance à la simulation ne traduit pas de la souplesse, mais une pauvreté de l’imaginaire mobilisateur, réduisant le discours politique à un simple écho des expériences d’autrui. Ainsi, lorsque le slogan des « trois laïcs » fut brandi au sommet de Khartoum en 1967, il exprimait une position historique décisive et la volonté d’une nation en pleine lutte existentielle. En revanche, imposer ce même slogan, de force, à des débats locaux sur (la troisième magistrature, la corruption, les libertés) constitue un dépouillement du symbole de son contenu.
Faire appel aux épopées historiques pour alimenter des enchères saisonnières révèle l’écart immense entre le poids de l’analogie et la trivialité du contexte. Le danger de cette approche ne se limite pas aux médias; elle rappelle les signes de rupture qui ont précédé l’effondrement de l’expérience de gauche dans le monde arabe. Ce courant est né chargé d’une crise de faillite précoce, conséquence d’une « importation totale » de son vocabulaire et de ses slogans préfabriqués de l’étranger, sans les ancrer socialement.
L’incapacité à innover et le recours aux termes prêts‑faites ont masqué une pauvreté réelle, comme le souligne le penseur marocain Abdallah Al‑Aroui, qui indique que les idéologies arabisées ont souffert d’un étranglement intellectuel parce qu’elles ont extrait des concepts de leur contexte historique et les ont importés comme des idoles théoriques. Dans le même ordre d’idées, le penseur algérien Malek Bennabi a considéré que la crise des sociétés et des hommes politiques réside dans la consommation d’« idées mortes et empruntées », affirmant que la pensée mendiante ne peut engendrer une renaissance, et qu’un slogan emprunté reste mort car il manque les conditions de sa production autonome. Aujourd’hui, la rue n’est plus dupée par les symboles tirés des télévisions voisines ou des livres d’histoire: quiconque échoue à créer son propre slogan national sera encore plus incapable de proposer des solutions sérieuses aux crises économiques et sociales complexes, et aucun parti ne peut se présenter comme une alternative rénovatrice s’il traite ses symboles avec une logique de « couper‑coller ».
Il est temps que les responsables politiques comprennent que le leadership ne se construit pas sur la simulation. La première étape d’une vraie alternative consiste à rompre avec la dépendance symbolique et à investir dans la création de visions nées de la terre de cette patrie et du réel de ses souffrances. Je reviendrai dans un article indépendant pour parler de l’alourdissement saisonnier des positions de l’opposition et de leur mise aux enchères, à la lumière de l’histoire.