Société·

Dr. Al‑Salek Ould Abah écrit : Mauritanie entre la fonction coloniale et la question de l’identité nationale.

L’auteur, le professeur Al‑Salk, fils d’Ould Abâh : Mauritanie : entre l’héritage de la fonction coloniale et la question de l’identité nationale Introduction : lorsque l’application du texte constitutionnel devient l’occasion de poser la question de l’identité, les plumes francophones, enthousiastes à défendre l’héritage colonial…

AW
Al WiamTraduit de l'arabe
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Photo Al Wiam

Il ressort que la Mauritanie occupait en effet une position géographique stratégique au sein du domaine colonial français en Afrique du Nord et à l’ouest, constituant, de par son emplacement, un lien entre les zones françaises d’Algérie et du Sénégal. Avec le départ du colonialisme et la reprise de la souveraineté, il ne faut pas supposer que toutes les traces administratives, culturelles et linguistiques de cette période ont disparu; certaines ont continué à influencer la construction de l’État et sa perception de sa fonction. Cela ne signifie pas que la Mauritanie est restée prisonnière d’un rôle colonial figé, ni que toutes ses décisions post‑indépendance sont le prolongement direct de ce rôle; il s’agit simplement de reconnaître que l’indépendance politique n’efface pas automatiquement l’héritage institutionnel, et n’exonère pas l’État de réexaminer les choix hérités d’une époque où il n’était pas le décideur.

La question qui se pose alors: la Mauritanie est‑elle passée du positionnement imposé par d’autres à celui qu’elle choisit d’adopter de sa propre volonté? A‑t‑elle réussi à faire de son histoire et de sa société une référence pour bâtir un État qui reflète sa personnalité, plutôt que de se contenter de gérer les équilibres imposés par les circonstances de sa naissance? L’indépendance ne se limite pas à la récupération de la souveraineté territoriale; elle requiert également l’indépendance de la vision, la capacité de décider de l’identité nationale, le choix de la langue d’administration et la rédaction d’un projet d’État fondé sur l’histoire, la spécificité et les intérêts de la société.

**Deuxièmement: identité des composantes, hésitation des choix** La Mauritanie possède des composantes d’identité claires: elle est arabophone, islamique dans sa référence, arabe dans son ancrage et son appartenance, dotée d’un riche passé scientifique et culturel où convergent de multiples courants. L’agrégation de ces composantes ne crée pas de contradiction qui obligerait l’État à choisir entre elles ou à en abandonner certaines. Pourtant, il semble que l’État n’ait pas encore atteint le degré de clarté requis pour traduire cette réalité complexe en choix institutionnels cohérents.

Le problème ne réside pas dans l’absence de composantes identitaires, mais dans l’hésitation politique à en annoncer les implications pratiques, de peur de susciter des sensibilités chez tel ou tel groupe. Le souci d’éviter les tensions sociales, à certaines étapes et dans certains choix, a conduit à reporter des questions qui auraient dû faire l’objet d’un dialogue national franc; elles sont restées des dossiers en suspens, attendant les conditions idéales. Ainsi, le consensus, parfois, ressemble davantage à une avoidance du tranchant qu’à un accord sur des règles claires et justes.

Il ne s’agit pas de nier la pluralité, quelle que soit son ampleur, ni de diminuer les composantes authentiques de la société mauritanienne, mais de s’interroger sur les limites où la courtoisie politique doit s’arrêter afin de ne pas se transformer en indécision quant à la définition de l’identité nationale. Une identité confiante ne craint pas la diversité, et le respect des composantes nationales ne nécessite pas que l’État reste indécis quant à l’affirmation de sa personnalité. Au contraire, la clarté du cadre national permet à chaque composante d’exercer sa spécificité au sein d’un État qui connaît sa référence, garantit les droits de ses citoyens et ne substitue pas les équilibres sociaux à la vision politique.

**Troisièmement: l’arabe entre reconnaissance constitutionnelle et autonomisation institutionnelle** La contradiction atteint son paroxysme lorsqu’on passe de la question de l’identité à celle de la langue. L’arabe n’est pas une langue importée en Mauritanie, ni un simple choix administratif transitoire; c’est la langue de son patrimoine scientifique et culturel, la langue de ses savants, de ses écoles traditionnelles, un moyen de communication largement partagé entre ses enfants, et la langue officielle de l’État. Cependant, sa présence dans certains domaines de l’administration, de l’éducation et de la vie institutionnelle reste en deçà de ce que son statut officiel impose.

On distingue alors la reconnaissance constitutionnelle de la langue et son effectif habilité à exercer pleinement ses fonctions dans la correspondance administrative, la formation, la justice, l’enseignement et l’ensemble des institutions de l’État. Il n’est pas normal que la langue officielle demeure constamment en quête de défense de son droit à être présente dans des institutions qui devraient naturellement l’utiliser. Il n’est pas non plus acceptable que la diversité dialectale de certaines zones rurales devienne un prétexte pour retarder l’autonomisation réelle de l’arabe, ou que l’application des dispositions constitutionnelles devienne un point de friction chaque fois que la langue est concernée.

Cela ne signifie pas que la fierté pour l’arabe exige l’exclusion des autres langues; la diversité linguistique de certaines régions fait partie du patrimoine culturel national, et la protection des droits des locuteurs de ces langues est un devoir que l’État doit assumer. Mais cela ne doit pas entraver l’arabe, ni faire du recours à la langue officielle dans l’administration une atteinte aux droits des autres citoyens. L’État est capable de concilier les deux: d’habiliter pleinement sa langue officielle à remplir toutes ses fonctions, tout en préservant les droits culturels de ses concitoyens.

Il n’y a pas de conflit inévitable entre ces deux exigences, sauf lorsque la gestion des sensibilités devient un obstacle à la mise en œuvre des choix nationaux. Il n’est donc pas équitable que la courtoisie politique se transforme en contrainte à la capacité de l’État d’exprimer son identité, et il n’est pas sage d’exiger que la langue officielle doive demander la permission pour exercer son rôle au sein de ses propres institutions. **Quatrièmement: de la gestion des sensibilités à la construction du projet national** Le cœur du problème ne réside pas dans la mise en balance des composantes de la société, ni dans la création d’une compétition entre l’arabité et d’autres identités, mais dans le dépassement de l’indécision qui rend les choix nationaux tributaires de peurs réciproques et d’interprétations contradictoires.

La Mauritanie n’est pas obligée de choisir entre son histoire arabe et sa position géographique, ni entre sa langue officielle et les droits de ses dialectes nationaux. Elle doit construire une formule nationale confiante, où ces éléments deviennent des courants complémentaires d’un État qui se connaît, respecte ses citoyens et fixe ses priorités sans confusion. Le dysfonctionnement apparaît lorsque la gestion des équilibres devient une fin en soi, que l’évitement de l’opposition prime sur la prise de décision, que la courtoisie remplace la vision, et que les réformes sont reportées de peur d’être mal interprétées.

Les États ne bâtissent pas leur avenir en satisfaisant toutes les sensibilités à chaque instant, mais en établissant des règles claires et justes et en les appliquant à tous. L’égalité ne signifie pas que l’État abandonne ses composantes, l’unité ne requiert pas l’uniformité des cultures citoyennes, et la stabilité ne suppose pas de laisser les grandes questions sans réponses. Ce qui est demandé, c’est de passer d’un État absorbé par la satisfaction des sensibilités à un État qui gère la diversité avec assurance, s’appuyant sur une référence nationale claire, et qui fait de ses institutions un moyen de réaliser le développement, la justice et l’égalité, plutôt qu’un espace de report des choix nécessaires à son évolution.

**Conclusion: de l’indépendance de la souveraineté à l’indépendance de la vision** La Mauritanie, forte de son patrimoine scientifique et culturel, de sa position stratégique et de ses ressources humaines, est en mesure de dépasser l’héritage de la fonction coloniale au profit d’un projet national véritablement indépendant. Cela exige toutefois une plus grande confiance en soi, une définition claire de l’identité et une volonté effective d’habiliter la langue officielle, tout en préservant les droits culturels et linguistiques de tous les citoyens. Le colonialisme est parti, les cartes politiques ont changé, mais l’indépendance reste un chemin qui se renouvelle chaque fois que l’État possède sa décision, exprime correctement sa personnalité et revoit les choix hérités qui ne correspondent plus à ses besoins ni à sa volonté.

Un État qui sait qui il est n’a pas besoin de s’excuser pour son identité, et un État confiant dans son unité ne craint pas la diversité de ses enfants. Entre ces deux vérités se situe la distance que la Mauritanie doit franchir: du simple retour de la souveraineté à l’indépendance de la vision, de la gestion des sensibilités à la construction d’une patrie qui se réconcilie avec son histoire, qui a confiance en sa langue et qui s’ouvre à son environnement en tant que partenaire conscient de soi, et non comme un maillon que d’autres attendent pour jouer le rôle qu’ils lui ont assigné.

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