De la mobilisation de la tribu à la mobilisation de la futilité.
Lorsque j’ai lu le penseur français Michel Maffezoli parler du retour des tribus dans les sociétés contemporaines, son idée m’a interpellé et m’a poussé à réfléchir sur la différence entre ce qui rassemblait les gens hier et ce qui les unit aujourd’hui. En effet, la tribu était un cadre…

Ainsi, tandis que certains liens traditionnels, porteurs de solidarité et de responsabilité, s’affaiblissent, de nouveaux modes de rassemblement émergent. Ils ne reposent pas toujours sur une unité de valeurs ou la profondeur des idées, mais peuvent naître autour d’une célébrité passagère, d’une cause qui capte l’attention, ou d’une personnalité capable d’attirer les regards. Les gens s’y réunissent alors que leurs intérêts – matériels, professionnels ou personnels – convergent, même si cette union n’est que temporaire et se dissout dès que les raisons qui la sous-tendaient disparaissent.
C’est là que la contradiction apparaît: dans certains aspects de la vie publique, le rassemblement tribal, qui trouvait dans l’appartenance un sens dépassant l’individu, a cédé la place à un autre type de foule, que l’on pourrait appeler « foule de la futilité ». Cette dernière n’a besoin ni d’histoire commune, ni de projet collectif, ni de liens solides; un sujet d’actualité, un spectacle sensationnel ou une voix forte suffisent à en rassembler les membres, qui se dispersent ensuite comme ils se sont réunis, sans laisser derrière eux une trace proportionnelle au bruit qu’ils ont produit. Il ne s’agit pas ici de dénigrer les gens ou de les classer selon leur statut social, mais de décrire une situation où le superficiel devient plus attractif que le profond, plus présent, et où l’excitation semble plus capable de rassembler les individus que l’idée même.
Le nombre de participants à un événement devient alors, aux yeux de beaucoup, plus important que sa valeur réelle ou son impact sur leurs vies. Les réseaux sociaux ont joué un rôle décisif dans cette transformation; ils n’ont pas seulement ouvert la porte à tous pour exprimer leurs opinions, ils ont aussi remodelé les critères de visibilité et de célébrité, offrant à chaque individu une tribune pouvant atteindre des milliers de personnes, sans que la possession de cette tribune soit conditionnée par la profondeur de la pensée, la solidité du savoir ou la rectitude du comportement. Ainsi, la célébrité n’est plus toujours le résultat de la valeur apportée par l’individu, mais peut être créée par ce qui suscite des émotions, déclenche des réactions et capte l’attention d’autrui.
Si le recul du rassemblement tribal laisse un vide d’appartenance et de solidarité, l’essor de la foule de la futilité peut combler ce vide et devenir le nouveau critère de succès. Le société ne perd alors pas seulement un peu de son goût, mais elle voit progressivement s’éroder sa confiance dans les critères mêmes de mérite, rendant plus difficile la conviction des nouvelles générations que la science a de la valeur, que le travail sérieux porte ses fruits, et que la morale a sa place, lorsque les modèles les plus visibles leur suggèrent le contraire. Nous nous retrouvons donc face à une société qui excelle à suivre plutôt qu’à distinguer, qui accorde parfois plus de prestige à la célébrité qu’à la valeur, et qui privilégie la diffusion d’objets plus que leur utilité.
Le problème ne réside donc pas dans la multitude des foules, mais dans le recul des normes qui les guident et l’absence de valeurs qui donnent à leur réunion un sens et une finalité. Et Dieu sait ce qui est juste, et à Lui le destin.