Les chants de joie différée et le sultan de la coutume, si vous êtes aux Comores, ne vous préoccupez pas du mariage ? Écrit par : Prof. Dr. Karim Faraman
Le Dr Karim Farhan, académicien irakien de renom, avec l’ancien président des Comores, Ahmed Abdullah Samby. Source : le capitaine / Au cœur de l’océan Indien, où les îles des Comores, semblables à des émeraudes, se lovent près du détroit de Mo…

D'après les sources officielles, le couple vit, engendre fils et filles, et, si la chance tourne et que les conditions financières s’améliorent, il doit alors, selon la coutume locale, organiser le « Grand Mariage ». Ce grand événement n’est pas une simple cérémonie passagère; c’est un carnaval social qui dure trois jours, avec des soirées où le marié doit nourrir tous les convives lors d’un immense festin, offrir des cadeaux matériels (chemises, tissus locaux brodés) et, s’il le faut, prendre en charge le retour des invités dans leurs villages lointains lorsqu’ils n’ont pas de moyen de transport. Face à ce cadre communautaire et à ce protocole imposé, la question logique surgit: pourquoi supporter de tels efforts et dépenses alors que le mariage a déjà eu lieu et que les enfants ont grandi sous le même toit?
La réponse réside dans le poids de la tradition et la force des usages enracinés dans la structure de cette société soudée. Un homme qui n’a pas célébré le « Grand Mariage » est considéré comme incomplet; il ne peut plus siéger aux conseils des hommes, participer aux discussions de leurs cercles, et, pire encore, il se voit interdire de prier le vendredi parmi les premières rangées de la mosquée. Je me souviens d’une expérience personnelle vécue lors de ma présidence du programme de développement scientifique et humain de la Ligue arabe aux Comores.
Un ami comorien très estimé – alors ministre de la Défense et de l’Intérieur, ainsi que professeur d’université d’une grande noblesse – m’invita un vendredi à se rendre dans son village, hors de la capitale « Moroni », pour la prière et le déjeuner. En entrant dans la mosquée, je cherchai à sa droite et à sa gauche, mais je ne le trouvai ni dans la première rangée, ni dans la suivante. Après la prière, je lui demandai, étonné: « Où avez‑vous disparu, Monsieur le ministre?
» Il me répondit avec un sourire empreint de dignité: « Frère, je n’ai pas encore organisé le Grand Mariage, et selon la loi religieuse et la coutume, je ne suis autorisé à prier qu’au dernier rang; enfreindre cet usage serait un affront impardonnable. » Le refus ne s’arrêta pas à la mosquée; il se poursuivit au déjeuner, où le ministre ne s’assit pas à la table des invités d’honneur, mais se retira, laissant son frère cadet, Mado, prendre en charge l’hospitalité, simplement parce que le plus jeune avait célébré son Grand Mariage quelques mois auparavant. Sur le chemin du retour, je ne pus m’empêcher de le taquiner: « Si tu étais dans un autre pays arabe, ton influence te permettrait de déclencher un coup d’État, de diffuser le premier communiqué et de former un gouvernement complet… mais ici, aux Comores, tu n’as même pas le droit de prier au premier rang!
» La scène était d’une simplicité saisissante: le ministre nous conduisait dans une petite berline japonaise (Toyota assemblée en Chine), suivie d’un pick‑up transportant un seul garde armé d’un fusil rudimentaire. Caractéristiques du peuple: dignité et chaleur naturelle. Les Comores regorgent de paradoxes charmants; par exemple, il n’y a aucun chien errant, car on considère qu’ils sont impurs et on les élimine immédiatement.
Même si les Nations Unies classent ce peuple parmi les pays pauvres, on ne peut s’empêcher d’admirer la noblesse et la fierté de ses habitants. Il est impossible d’apercevoir un mendiant ou un vagabond dans les ruelles; la mendicité est perçue comme une honte qui entache toute la famille. Au lieu de solliciter l’aumône, les Comoriens font face aux dures réalités de la vie par une solidarité collective étonnante: le village n’est pas seulement une entité géographique, mais une unité sociale et politique qui se mobilise pour financer les soins d’un malade ou couvrir les frais de voyage d’un étudiant boursier à l’étranger.
C’est un pays prometteur et magnifique, couvert de forêts denses de manguiers, d’orangers et de cocotiers, où les mangues tombent en abondance sur les routes, inaccessibles même aux pieds. Un pays où la sécurité est telle que l’on voit rarement un policier après midi; tout le monde se connaît et se traite avec un profond respect. J’ai souvent vu leurs modestes maisons ouvertes jour et nuit, témoignant d’une tranquillité et d’une dignité que l’on ne retrouve guère dans notre monde contemporain.