Ce qui unit la Mauritanie et le Maroc est plus profond que la crise de la « Kouyera »… et plus fort que le vacarme des hooligans / Mohamed Abdel Rahman El Moutabi
Mohamed Abdel Rahman Al‑Mujtaba / le directeur éditeur, rédacteur en chef du groupe Al‑Sada pour les médias. Nous suivons avec tristesse et consternation ce qui inonde le ciel bleu ces jours‑ci : des traitements détournés de publicités désormais appelées « crise de Lkweira » que le rapport a déclenchée…

D'après les sources officielles, la Mauritanie se contente de réaffirmer son souci de régler toutes les situations actuelles dans la région, qui semble se diriger vers une nouvelle réalité que la communauté internationale s’apprête à dessiner selon la vision marocaine de l’initiative d’autonomie, conformément à la résolution 2797 de l’ONU. Malgré la couverture médiatique professionnelle et rigoureuse qui a émergé dans de nombreux médias marocains et mauritaniens respectés, des traitements détachés ont failli déclencher une guerre entre les deux pays frères. Ce que le public mauritanien et marocain doit comprendre, c’est que toutes les questions qui occupent les plateformes médiatiques ne représentent pas nécessairement une crise entre États, et que chaque désaccord d’interprétation ou d’évaluation ne constitue pas automatiquement une source de tension politique ou diplomatique.
Au cœur du débat suscité autour de « Lkoyra », il apparaît indispensable de rétablir la langue de la raison et de la responsabilité, et de distinguer les positions officielles déclarées des lectures médiatiques précipitées, loin de l’exagération, de l’amplification et des tentatives de transformer la discussion en un affrontement entre deux peuples liés par des liens plus profonds et plus durables que le bruit des plateformes. La Mauritanie et le Royaume du Maroc ne sont pas de simples États voisins contraints par la géographie à coexister; ils partagent des extensions historiques, des liens sociaux, culturels, des intérêts économiques et sécuritaires imbriqués, ainsi que des défis régionaux communs qui font de la stabilité de leurs relations un enjeu stratégique pour les deux pays et pour l’ensemble de la région maghrébine. Ce qui unit les deux peuples – histoire, voisinage, intérêts actuels et aspirations futures – dépasse largement les interprétations superficielles, les déclarations individuelles ou les campagnes médiatiques qui s’écartent des exigences professionnelles.
Une récente déclaration du porte‑parole du gouvernement mauritanien a apporté des précisions sur l’approche mauritanienne du sujet, dans le but d’éviter les complications juridiques, sécuritaires et économiques potentielles, et de rechercher des solutions appropriées dans le cadre du consensus et du processus onusien. Cette déclaration, dans ses limites annoncées, ne justifie en aucun cas la présentation de la position mauritanienne comme une revendication de « Lkoyra » ou comme une tentative de modifier son statut juridique. Ainsi, une lecture objective exige de se tenir aux contenus des déclarations officielles, sans leur attribuer ce qu’elles ne portent pas, ni tirer de larges conclusions à partir d’informations non confirmées.
Dans les dossiers à sensibilité souveraine, il ne faut pas confondre ce qui est annoncé au public avec ce que les canaux diplomatiques et les services concernés peuvent communiquer de façon confidentielle. Les discussions et fuites médiatiques ne constituent pas une preuve d’une crise entre États, et la divergence de points de vue entre pays n’est pas un indicateur de tension ou de détérioration des relations. Il peut exister des détails techniques ou diplomatiques dont on ne connaît pas l’ensemble, ce qui impose la prudence dans le jugement et rend le respect du mandat des institutions concernées une exigence professionnelle, sans pour autant renoncer au droit des médias à le suivi et à la reddition de comptes.
Les médias sont responsables de protéger les relations, non d’alimenter les différends. Ce qui inquiète dans ce débat n’est pas simplement la différence d’interprétation – ce qui est normal dans le travail journalistique – mais la dérive de certaines voix vers un discours qui dépasse la critique et l’analyse pour devenir une insulte et une diffamation, portant atteinte à deux pays voisins et à deux peuples frères, et nourrissant des sensibilités qui ne servent les intérêts d’aucune des parties. Lorsque les médias abordent des questions souveraines et des différends régionaux, ils portent une responsabilité double: leurs mots peuvent clarifier les positions et rapprocher les points de vue, mais, s’ils manquent de précision, de sagesse et d’intégrité morale, ils peuvent devenir un outil d’amplification des conflits, d’émotion et de manipulation de l’opinion publique.
La compétence d’un journaliste ne se mesure pas à la virulence de ses propos ou à sa capacité à attirer l’audience, mais à son attachement aux faits, au respect de l’autre, à sa capacité à distinguer l’information de l’opinion, la critique légitime de l’insulte inacceptable. De ce fait, la responsabilité incombe aux institutions médiatiques, aux rédacteurs en chef, aux journalistes, aux analystes et aux créateurs de contenu, tant en Mauritanie qu’au Maroc, afin qu’ils comprennent que la liberté d’expression ne signifie pas le droit de prononcer des jugements sans fondement, ni d’accorder à quiconque une immunité morale pour proférer des injures contre un pays ou un peuple. Le désaccord est un droit légitime, la critique politique une nécessité dans les sociétés vivantes, mais transformer le différend en campagne de diffamation ou en remise en cause des peuples et de leurs institutions n’a rien à voir avec le professionnalisme.
Les relations entre États ne se gèrent pas selon des impulsions personnelles, et les peuples ne doivent pas devenir otages de joutes médiatiques et politiques qui ne reflètent pas nécessairement leurs positions ou leurs intérêts. Les journalistes qui traitent ces sujets doivent peser leurs mots à la balance de la responsabilité, en gardant à l’esprit que ce qu’ils publient aujourd’hui peut laisser une empreinte durable dans la conscience collective et créer des impressions difficiles à corriger demain. Laisser l’espace médiatique à la merci de discours détachés menace non seulement les relations entre les pays, mais porte également atteinte à l’image même de la profession, ouvrant la voie aux voix les plus bruyantes qui marginalisent le discours sérieux.
Ce qui est recherché n’est pas de faire taire les dissidents, mais d’empêcher que le désaccord se transforme en insulte, que le débat devienne incitation, et que la liberté devienne prétexte pour contourner la loi et l’éthique professionnelle. L’intégration maghrébine doit primer sur les batailles des plateformes, et cette responsabilité prend une importance accrue à la lumière des développements liés à la question du Sahara occidental et du processus onusien de recherche d’une solution politique. De tels dossiers exigent un discours équilibré qui lit les faits dans leur contexte, laisse aux voies diplomatiques leur espace, plutôt que d’inonder le public de prévisions incertaines ou de transformer chaque évolution en occasion d’accusations réciproques.
La Mauritanie et le Maroc ont plus que jamais besoin de renforcer la confiance et la coordination, à un moment où les défis sécuritaires et économiques se multiplient dans la région du Sahel et du Maghreb, et où il devient crucial d’élargir les domaines de coopération, de développement et d’intégration régionale. Toute tension non maîtrisée entre les deux pays ne servira pas leurs peuples, et affaiblir les ponts de communication entre eux ne contribuera pas à la stabilité de la région ni aux espoirs de leurs populations en un avenir plus sûr et plus prospère. Les médias ont le droit de poser les questions difficiles, de surveiller les politiques publiques et de débattre des dossiers litigieux avec audace et indépendance.
Mais ces droits s’accompagnent du devoir de vérifier les informations, de respecter les faits, d’éviter le discours qui remplace l’analyse par la trahison, l’argumentation par la diffamation, la responsabilité par la surenchère. Le journalisme professionnel ne néglige pas les différends, mais il ne crée pas de crises imaginaires, et il ne laisse pas les voix détachées s’emparer du débat public. **La Mauritanie et le Maroc sont plus grands que le bruit des plateformes, plus profonds que les injures d’individus, et plus forts grâce à l’histoire, à la géographie, aux intérêts et aux aspirations communes qui les unissent.** Quant à « Lkoyra » et aux autres dossiers à sensibilité souveraine, ils doivent être traités calmement, sur la base des faits, du dialogue responsable et des canaux compétents, et non par des surenchères qui transforment l’interprétation en crise, le désaccord en rivalité entre deux peuples frères.
Cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les gouvernements et les diplomates, mais incombe également aux journalistes, aux rédactions et aux autorités de régulation. Un mot responsable peut préserver un pont de confiance; un mot détaché peut détruire tous les ponts et semer dans les esprits ce que des excuses ne pourront jamais effacer. Entre les deux, se définit la véritable professionnalité: différer sans insulter, critiquer sans inciter, défendre les intérêts de nos pays sans diminuer nos voisins.
Ce qui unit la Mauritanie et le Maroc dépasse largement un débat éphémère et vaut bien plus que d’être la proie des tumultes des plateformes.