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Mauritanie et Maroc : entre les liens historiques et les faits de souveraineté

Les récentes déclarations du docteur Ahmed Reissouni, ancien président de l'Union mondiale des savants musulmans, concernant la Mauritanie, ont relancé un débat qui dépasse les simples divergences d’interprétation de l’histoire, touchant aux questions d’identité nationale et de souveraineté.

AI
Alakhbar.infoTraduit de l'arabe
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Il ressort que leur autorité et leurs zones d’influence ont varié selon les époques et les circonstances, mais ils témoignent tous que le domaine mauritanien n’était pas un vide politique ou humain en attente de l’arrivée du colonialisme pour entrer dans l’histoire. L’histoire de la région précède même les émirs hassaniens, puisqu’elle comprend des royaumes, des regroupements peuplés et commerciaux anciens, ainsi que des centres scientifiques qui ont contribué à façonner l’espace du Sahara occidental et du littoral. Ainsi, l’absence d’un État centralisé unique portant le nom actuel ne signifie pas l’absence d’histoire, de société ou de formes d’organisation politique.

L’histoire ne commence pas le jour où les puissances coloniales tracent les frontières, et les peuples ne naissent pas le jour où leurs États proclament l’indépendance. Dans ce contexte, il est impossible de traiter Chinguetti comme une simple désignation géographique dépourvue de contenu historique ou culturel. Le nom de Chinguetti, depuis des siècles, est associé à des bibliothèques, des écoles savantes, des voyages d’érudits, des copies de manuscrits, au fiqh malikite, à la langue arabe, aux réseaux commerciaux, aux pèlerinages et aux échanges intellectuels entre l’Afrique de l’Ouest, le Maroc et le Proche‑Orient.

Cette stature n’était pas une légende locale racontée uniquement par les Mauritaniens, mais faisait partie d’un mouvement scientifique et culturel plus large, auquel ont participé des savants qui ont acquis et diffusé le savoir, leurs œuvres circulant entre des régions éloignées du monde islamique. Certes, le nom de Chinguetti ne coïncide pas toujours exactement avec les frontières politiques actuelles de la Mauritanie à toutes les époques, et le désert a connu de vastes chevauchements démographiques et culturels, mais cela ne justifie pas de nier l’existence du « domaine de Chinguetti » en tant que réalité historique et culturelle distincte. L’interaction civilisationnelle n’annule pas les particularités locales, et le partage de la langue, de la religion et des modes de vie ne transforme pas automatiquement des sociétés différentes en une seule entité politique.

Les Mauritaniens n’ont pas besoin de renier les liens historiques profonds qui les unissent au Maroc pour défendre leur identité nationale. Les relations entre les deux domaines, mauritanien et marocain, sont anciennes et multiformes, englobant religion, langue, commerce, science, routes soufies, migrations humaines, ainsi que les interactions tribales et sociales. Reconnaître ces liens est une chose; affirmer que la Mauritanie a fait partie d’un État marocain à travers l’histoire en est une autre.

Le territoire que nous appelons aujourd’hui Mauritanie n’a jamais été soumis, sur l’ensemble de son étendue actuelle, à une autorité politique marocaine unifiée et permanente. La région a connu des émirs et des entités locales avec leurs propres pouvoirs, intérêts et relations, et l’influence des puissances voisines a varié selon les périodes. Il convient donc de distinguer l’influence politique, les liens religieux et culturels, les allégeances locales et la souveraineté territoriale; ce sont des concepts différents qui ne doivent pas être amalgamés.

L’existence de relations entre tribus, savants ou zaouïas mauritaniennes et leurs homologues marocains ne suffit pas, en soi, à prouver une dépendance politique totale. Sinon, il faudrait considérer de nombreuses régions du monde comme appartenant à d’autres États simplement parce qu’elles partagent des liens linguistiques, religieux, tribaux ou historiques. Une histoire rigoureuse ne consiste pas à sélectionner les faits de convergence tout en occultant les faits d’indépendance locale et de différenciation politique, mais à lire l’ensemble des preuves dans leurs contextes temporels et géographiques.

Il est historiquement juste de reconnaître que le colonialisme français a joué un rôle décisif dans le tracé des frontières administratives sur lesquelles repose la Mauritanie moderne, dans la création de certaines institutions étatiques, puis dans la gestion de la transition vers l’indépendance. Passer de cette réalité à l’affirmation que la France a créé la Mauritanie « de toutes pièces », ou que son existence n’est qu’une décision coloniale, dépasse les faits. La France a imposé son administration coloniale sur un territoire déjà habité par des communautés, des tribus, des émirs, des regroupements scientifiques et commerciaux, qui possédaient leurs propres histoires et interactions.

La construction de l’État moderne a ensuite mêlé facteurs coloniaux, élites locales et aspirations populaires à un projet de souveraineté. Cette dynamique n’est pas exceptionnelle; de nombreux États africains ont vu leurs frontières modernes se dessiner sous l’influence coloniale ou en être affectés. Cela ne signifie pas que leurs peuples soient dépourvus d’histoire, ni que leur indépendance reste perpétuellement conditionnée à la révision des cartes précoloniales.

Se baser sur le mariage de Moctar Ould Diay avec une femme française pour expliquer la naissance de l’État mauritanien constitue un raisonnement méthodologiquement invalide. Le fait conjugal, quelle que soit la nationalité du conjoint, ne prouve pas qu’un État a été créé par un autre État ou que son indépendance résulte d’un cadeau familial. L’histoire des États ne se lit pas à travers la vie privée de leurs dirigeants, mais à travers les documents, les décisions politiques, les processus de libération nationale, l’évolution des institutions, les positions des populations et les rapports des puissances internationales.

Moctar Ould Diay a été l’un des principaux acteurs de la période de fondation de la République mauritanienne; on peut analyser ses choix politiques, ses relations avec la France et les acteurs régionaux de façon critique, mais cela diffère de réduire la genèse d’un État entier à une relation conjugale, comme si le destin des peuples se décidait dans le cadre d’une affaire familiale. Il est impossible d’aborder ce sujet de façon responsable sans reconnaître que les premières années de l’indépendance mauritanienne ont été marquées par un réel différend politique sur son statut, ses frontières et la reconnaissance marocaine. Le Maroc n’a reconnu l’indépendance de la Mauritanie qu’en 1969, après une période de revendications territoriales marocaines et de divergences au sein des positions arabes et africaines concernant le nouvel État.

Les archives historiques et diplomatiques décrivent cette phase comme une tension entre les deux pays, avant que les relations ne s’améliorent vers une reconnaissance mutuelle et une coopération. Rappeler ces faits ne vise pas à offenser le Maroc, ni à imputer aux générations actuelles la responsabilité des conflits passés, mais à replacer le débat dans son contexte correct. Un différend politique historique sur les frontières ou la reconnaissance ne se transforme pas en vérité éternelle, ni ne justifie la relance de revendications politiques anciennes simplement parce qu’elles ont été formulées à une époque antérieure.

Les États évoluent, les relations internationales changent, et les intérêts communs obligent les peuples et les élites à revisiter leurs héritages de rivalité pour construire un avenir plus stable. Le Maroc et la Mauritanie ont choisi d’établir des relations entre deux États souverains; c’est le socle sur lequel doit se fonder toute lecture contemporaine de leur futur. Dès lors, il est dangereux de faire de l’appartenance historique, culturelle ou religieuse un critère suffisant pour raviver d’anciennes revendications territoriales, car cela ouvrirait la porte à la redéfinition des cartes contemporaines sur la base de lectures sélectives du passé.

La plupart des États actuels n’existaient pas sous leurs noms, leurs frontières ou leurs systèmes politiques actuels il y a un ou deux siècles. Les cartes ont changé à cause des guerres, des traités, du colonialisme, des mouvements de libération, donnant naissance à de nouveaux pays, à la désintégration d’empires et à l’émergence d’identités nationales qui n’existaient pas sous leur forme actuelle. Si l’on faisait de l’appartenance historique, culturelle ou religieuse le seul critère pour relancer d’anciennes revendications, un grand nombre d’États du monde seraient exposés à des demandes contradictoires et infinies.

L’histoire regorge de frontières mouvantes, d’autorités imbriquées et de peuples ayant vécu sous différents régimes politiques. C’est pourquoi le système international contemporain repose sur des principes fondamentaux, dont la souveraineté des États, l’intégrité territoriale et le règlement pacifique des différends, ainsi que le droit des peuples à l’autodétermination. Cela ne signifie pas que toutes les frontières actuelles sont le fruit de circonstances justes, ni que l’histoire a perdu son importance, mais que le traitement de l’héritage du passé ne doit pas consister à annuler la réalité politique en place ou à remettre en cause l’existence des États et les droits de leurs populations.

L’histoire est un outil pour comprendre le présent, pas une autorisation ouverte à le réécrire sur la base de revendications unilatérales ou de conceptions politiques dépassées. La question la plus importante est donc: quel bénéfice les deux pays peuvent‑ils tirer d’une nouvelle discussion sur la prétendue appartenance de la Mauritanie au Maroc, après des décennies de reconnaissance mutuelle et de coopération diplomatique? La Mauritanie et le Maroc font face à de réelles problématiques régionales, liées à la sécurité du Sahel et du Sahara, au terrorisme violent, aux migrations irrégulières, à l’économie, à l’énergie, aux investissements et aux transformations de l’Afrique de l’Ouest.

Ces dossiers exigent une coopération politique, sécuritaire, économique et culturelle continue, et non la réactivation de différends historiques pour alimenter des sensibilités nationales réciproques. Les relations entre les deux pays ne se limitent pas à des rapports entre gouvernements; elles sont aussi des liens entre deux peuples unis par des relations familiales, scientifiques, commerciales et religieuses profondes. Il est dans l’intérêt des deux parties de préserver et de renforcer ces liens, loin des discours qui pourraient être perçus comme une remise en cause de l’identité ou du droit à l’indépendance de l’un ou de l’autre.

Ainsi, la responsabilité qui incombe aux penseurs, aux savants et aux chercheurs des deux pays consiste à distinguer la liberté de recherche historique de l’émission de jugements politiques larges sans preuves suffisantes. Le statut de l’intellectuel ne le protège pas d’une critique scientifique, et le désaccord avec lui ne justifie pas l’insulte ou le doute sur ses intentions. Si le docteur Raisoni adopte une lecture particulière de l’histoire de la région, les chercheurs ont le droit de débattre de cette lecture, de la critiquer et d’exiger qu’elle repose sur des documents historiques clairs, plutôt que de la transformer en verdict définitif sur la légitimité d’un État existant et la souveraineté de son peuple.

Il serait utile que les chercheurs des deux pays encouragent des études communes sur l’histoire du Sahara et du littoral, sur les émirs, les royaumes, les routes scientifiques et commerciales, ainsi que sur l’évolution des relations politiques entre le Maroc et le domaine mauritanien à travers les âges. Les universités et les centres de recherche pourraient organiser des séminaires scientifiques conjoints afin de présenter les documents, de débattre des différentes narrations, en distinguant les faits avérés, les hypothèses historiques et les conceptions politiques nées à des moments précis. De telles initiatives permettraient à l’histoire de devenir un pont de compréhension plutôt qu’un instrument de conflit ou de remise en cause de la légitimité des États.

La Mauritanie n’a pas besoin d’inventer une histoire pour elle-même, tout comme le Maroc n’a pas besoin de nier la spécificité de son voisin pour affirmer sa profondeur civilisationnelle et historique. Les deux pays possèdent un riche patrimoine historique et culturel, et la vraie valeur de ce patrimoine réside dans sa capacité à construire un avenir commun, et non à le transformer en matière de compétition pour la souveraineté et l’identité. Le territoire mauritanien a connu une histoire antérieure à la colonisation, avec l’émergence d’émirats, de centres scientifiques et culturels, et des liens séculaires avec des espaces maghrébins, sahariens et africains étendus.

La Mauritanie moderne s’est ensuite constituée dans un contexte historique et politique qui a conduit à son indépendance en 1960, et elle est devenue membre de l’Organisation des Nations unies en 1961. Ces faits ne contredisent pas la reconnaissance des liens profonds qui l’unissent au Maroc, mais les placent dans leur contexte approprié. Faire appel au passé pour présenter la Mauritanie comme un « vide » ou une simple création coloniale ne fournit pas une lecture complète de l’histoire, mais réduit un long processus social et politique à une explication unique.

Respecter le Maroc ne signifie pas que les Mauritaniens doivent renoncer à leur histoire, et respecter la Mauritanie ne diminue pas la stature du Maroc ou sa profondeur civilisationnelle. Au contraire, le respect mutuel de chaque pays pour la spécificité de l’autre constitue le fondement sur lequel des relations plus solides et plus fiables peuvent être bâties. Le message destiné aux penseurs des deux pays est clair: l’histoire ne doit pas effacer les frontières entre les États, mais aider les peuples à comprendre leurs racines communes, à apprécier leurs particularités et à construire leur avenir sur la base d’un respect réciproque.

La Mauritanie et le Maroc sont voisins liés par des relations bien plus fortes que les différends du passé, et leurs intérêts communs sont trop vastes pour être perturbés par des déclarations qui ressuscitent des questions déjà dépassées par le dialogue diplomatique. Le meilleur service que les intellectuels peuvent rendre à leur pays et à leur voisin n’est pas de ranimer des revendications historiques conflictuelles, mais de contribuer à une connaissance plus précise du passé, à des relations plus stables aujourd’hui, et à un futur plus coopératif et stable pour les deux États et leurs peuples.

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