Le rapprochement iranien, turc, saoudien et pakistanais. La convergence des intérêts triomphera-t-elle ou les échecs des alliances se répéteront-ils ? Ahmed Douh.
L’écho / Analyse – Dans un monde régi par les équilibres de puissance et les calculs d’intérêts, l’idée de solidarité islamique refait surface chaque fois que les guerres éclatent dans notre région, ou que les grandes puissances semblent vouloir tracer l’avenir du Moyen‑Orient loin de la volonté de leurs peuples.

Il ressort que la Turquie dispose de capacités militaires et d’industries de défense avancées, l’Arabie saoudite bénéficie d’un poids économique et financier ainsi que d’une position centrale dans le Golfe et le monde islamique, le Pakistan possède une armée nombreuse et une expertise stratégique, tandis que l’Iran jouit d’une localisation géographique importante, de capacités militaires et d’un vaste réseau de relations et d’influence régionale. Cependant, la réunion de ces atouts dans un même cadre ne signifie pas automatiquement l’émergence d’une force cohérente. Les États n’agissent pas uniquement selon les liens de religion et d’histoire; ils sont également guidés par leurs évaluations de la sécurité nationale, leurs intérêts économiques, leurs relations avec les puissances internationales, et leurs calculs vis‑à‑vis des adversaires et des alliés.
C’est là que réside la contradiction: ces pays peuvent s’accorder sur la nécessité d’éviter la guerre, mais diverger quant aux causes, aux responsabilités et aux moyens de la contenir. Ils peuvent soutenir la cause palestinienne, sans pour autant adopter les mêmes outils politiques et militaires pour atteindre cet objectif. L’unité de position ne se mesure pas seulement à ce qui réunit les États en temps de danger, mais à leur capacité à gérer leurs différends lorsque les intérêts s’opposent.
Pourquoi les alliances passées ont‑elles échoué à réaliser les aspirations des peuples? La région arabe et islamique a connu, sur plusieurs décennies, de nombreuses initiatives de coopération et d’intégration, des accords de défense aux institutions économiques et politiques communes. Pourtant, l’écart est resté large, à plusieurs reprises, entre les ambitions affichées et les résultats concrets.
Certaines conventions sont restées dépendantes de mécanismes d’exécution faibles, tandis que d’autres initiatives se sont heurtées à la concurrence entre dirigeants, à des priorités divergentes et à des positions différentes face aux crises régionales. L’absence d’institutions capables de régler les différends entre partenaires a rendu certains accords vulnérables à l’arrêt chaque fois que le contexte politique changeait. La leçon la plus marquante est que la multiplication des réunions ne garantit pas la force de la coordination, et que la signature d’accords ne suffit que si elle s’accompagne d’engagements clairs, de mécanismes de suivi et d’intérêts communs rendant la poursuite de la coopération un choix pratique pour chaque partie.
Cela ne veut pas dire que toutes les expériences antérieures étaient inutiles; certaines ont contribué à contenir des crises ou à ouvrir des canaux de dialogue. Le problème réside dans le fait que beaucoup d’initiatives n’ont pas évolué en systèmes durables capables de résister aux crises aiguës et de modifier les balances de puissance. Peut‑on voir les adversaires se rassembler sous une même bannière sécuritaire?
Ce qui rend le rapprochement quadripartite important, c’est qu’il réunit des États aux relations internationales et aux visions de la sécurité régionale très différentes, à savoir l’Iran et l’Arabie saoudite, aux côtés de la Turquie et du Pakistan. Les relations entre Téhéran et Riyad ont connu des phases de tension et de détente, chacune poursuivant ses propres calculs sécuritaires et régionaux. La Turquie entretient des liens stratégiques avec de multiples acteurs internationaux, tandis que le Pakistan maintient un réseau de relations incluant les pays du Golfe, l’Iran et d’autres puissances mondiales.
Par conséquent, la création d’une alliance militaire contraignante, à l’image de l’OTAN, soulève des questions plus complexes que la simple coopération. Les quatre pays s’engageraient‑ils à défendre tout membre en cas d’attaque? Comment réagiraient‑ils face à un conflit entre deux de leurs membres?
Quelle serait leur position si leurs nouvelles obligations entraient en conflit avec leurs accords de sécurité existants? Ces interrogations ne sont pas de simples détails techniques, elles constituent le cœur de toute véritable alliance défensive. Il peut être plus réaliste de commencer par un cadre de consultation sécuritaire, d’échange d’informations, de gestion des crises et de coordination diplomatique, plutôt que de passer directement à l’annonce d’une alliance militaire globale.
La confiance ne s’impose pas par des déclarations, elle se construit par l’expérience et l’engagement réciproque. Entre le rêve et la réalité: qu’est‑ce qui rend l’alliance possible? Parler d’un « OTAN islamique » tire son attrait du besoin des peuples de la région d’un système de sécurité qui ne laisse pas leur destin entièrement aux décisions des puissances extérieures.
Mais l’indépendance de décision ne s’obtient pas simplement par l’annonce d’une nouvelle alliance, elle nécessite la construction d’une capacité commune à prévenir les guerres, à régler les différends et à protéger les intérêts mutuels. Pour que le rapprochement quadripartite sorte du cercle des initiatives ponctuelles, il faut des étapes concrètes, parmi lesquelles: 1. Accord sur des principes clairs de non‑agression, de respect de la souveraineté des États et de règlement pacifique des différends.
2. Création d’un mécanisme permanent de consultation sécuritaire et politique, avec des réunions régulières qui ne n’attendent pas le déclenchement d’une crise pour agir. 3.
Développement de la coopération économique et commerciale, car des intérêts mutuels donnent aux relations politiques une base plus stable. 4. Élaboration de règles précises pour gérer les crises régionales, afin d’empêcher l’usage de l’alliance pour régler des comptes ou imposer la volonté d’un État à un autre.
5. Extension du dialogue aux autres pays de la région, afin qu’aucun nouveau dispositif de sécurité ne devienne un cercle fermé qui reproduirait les polarités que l’on cherche à dépasser. Le succès de tout projet de ce type ne dépendra pas uniquement de la puissance des armées des États participants, mais de leur capacité à bâtir la confiance, à offrir des garanties réciproques et à respecter leurs différences.
La question palestinienne… un véritable test d’unité de position On ne peut ignorer la question palestinienne lorsqu’on parle de sécurité collective dans le monde islamique. Cette cause, pendant des décennies, a été le principal leitmotiv de la solidarité dans le discours politique, mais elle a également mis en évidence l’écart entre les positions affichées et la capacité réelle de coordination. Tout rapprochement régional gagnerait en valeur pratique s’il contribuait à unir les efforts diplomatiques, à soutenir les droits du peuple palestinien, à protéger les civils et à favoriser une solution équitable, loin de l’instrumentalisation de la cause dans les rivalités régionales.
Transformer cet accord de principe en politique commune exige un consensus sur les moyens et les priorités, et non la simple proclamation de positions générales. Conclusion: le point de départ à Téhéran, le verdict aux résultats La rencontre quadripartite à Téhéran constitue une occasion d’évaluer la possibilité de bâtir un entendement sécuritaire régional incluant des puissances islamiques majeures. Elle reste, pour l’instant, une étape du processus de consultation, et non la preuve de la naissance d’un « OTAN islamique » au sens militaire et institutionnel habituel.
L’histoire nous montre que les alliances ne s’effondrent pas toujours par manque de force, mais peuvent échouer à cause d’un déficit de confiance, de conflits d’intérêts et d’une incapacité à assumer des engagements communs lorsqu’ils deviennent coûteux. Ainsi, la vraie question n’est pas de savoir si les quatre pays peuvent publier une déclaration commune, mais s’ils peuvent s’accorder sur des règles de sécurité qui perdurent même lorsque leurs calculs politiques divergent. Les peuples de la région n’ont pas besoin d’une nouvelle alliance ajoutée à l’archivage des conférences et des traités, mais d’une coopération qui les protège des guerres, préserve la souveraineté de leurs États, limite les interventions extérieures et ouvre des perspectives de développement et de stabilité.
Le rapprochement à Téhéran sera‑t‑il le début d’une transformation stratégique redéfinissant la sécurité régionale sur la base d’une coopération entre ses pays? Ou bien une autre étape dans une série d’initiatives où les espoirs s’amplifient lors des annonces, puis reculent face à l’épreuve des intérêts? La réponse ne sera pas donnée par les slogans, mais par ce que ces États feront après la clôture de la réunion.