Entretien sur le poète Hassani : Gharz Ould Belghami El Diliemi : Dr Mohamed Ould Ahazana
Retour sur le début de l’introduction : la recherche dans le domaine de la poésie hassania ou poésie hassani, ou « laghn », à ses débuts reste une réalité et ses formes les plus profondes à ce jour résident dans : 1‑ l’attribution des textes à leurs auteurs réels en raison de l’ancienneté de ces derniers. …

Il ressort que la détermination du nombre de mètres de cette poésie, selon des critères de classification variés: du rapprochement des syllabes et de leur place, à l’absence de ce rapprochement, en passant par la division et la ponctuation, la rime et le refrain, les suites narratives, jusqu’à la formation de vers composés de deux parties. 3. La fixation des dates de ses premières apparitions locales, entravée par l’absence de documentation et la dépendance à des récits oraux contradictoires ou parallèles.
4. Le chevauchement des terminologies qui lui sont appliquées: poésie hassane, poésie hassania, lagn, innovations, versification, littérature populaire, etc. 5.
La création d’outils et de méthodes critiques adaptés pour étudier le spectre artistique, esthétique et formel de cette poésie, et pour identifier les sources de créativité et de maîtrise dans ses styles. 6. L’indication des prémisses historiques précises à travers l’examen des indices, des textes et des contenus, dont les auteurs sont inconnus ou dont les noms ne sont connus que grâce à des indices ou des récits accompagnateurs: par exemple, des noms de personnes identifiées, leurs périodes de vie partiellement éclairées, afin d’estimer approximativement quand ces poètes ou ces personnages ont vécu; ainsi que certaines découvertes linguistiques révélant la localisation progressive de la hassania dans le milieu qui l’accueille.
Pour rappel, au cours de mon expérience – qui ne se veut ni brillante ni prétentieuse – j’ai tenté, depuis longtemps, de contribuer à la résolution de ces problèmes chroniques, épineux et divers, dans le cadre d’un intérêt plus large pour le phénomène culturel de la communauté parlant la hassania dans l’ouest saharien, au sein de mes recherches anthropologiques, afin de découvrir les structures mentales et organisationnelles profondes de la société, ainsi que les déterminants de sa conscience collective et de son intellect actif. Cette contribution s’est appuyée sur la mémoire préservée selon la tradition orale, et sur tout ce que j’ai pu recueillir dans la région sans me limiter à une source ou un interlocuteur unique, et sans hiérarchiser les documents, car le phénomène social devient plus précis lorsqu’il peut être généralisé au champ étudié, même si la couverture exhaustive reste difficile. Ces questions restent d’actualité, de façon croissante en général et particulièrement concernant la poésie hassania.
Quarante années de recherche intensive m’ont permis de tirer quelques conclusions que les lecteurs et les chercheurs connaissent déjà. J’ai toujours accueilli avec plaisir toute observation, tout complément utile ou toute critique constructive de ces conclusions, tant qu’elle ne contredit pas des faits que je connais ou des données que je conserve ou que je publie. À ce propos, je reviens ici à l’une de ces grandes questions afin de compléter certaines de mes précédentes remarques, d’attirer l’attention sur des arrière‑plans qui semblent nécessiter davantage d’explications, de précisions et de fondements, notamment face aux commentaires de jeunes chercheurs enthousiastes qui souhaitent donner leur avis, avec une confiance et une rigueur que l’on ne peut contester.
Certains d’entre eux ont émis des jugements définitifs, comme s’ils confirmaient la validité de leurs positions. Je cite un exemple concernant les objections à mon affirmation selon laquelle **Graz Ould Belghama Délimi** figure parmi les premiers dont la mémoire collective a conservé des exemplaires de leurs textes, leurs noms et ceux de leurs élogistes. Comment cela?
Premièrement, quelques remarques: 1. La primauté et la succession dans les phénomènes littéraires, artistiques et cognitifs ne sont pas essentielles pour juger de la qualité d’une idée; il arrive souvent que les successeurs surpassent les précurseurs en profondeur et en nuances, tout en conservant la contribution originelle du précurseur et l’innovation du successeur. 2.
Toute la poésie hassania, la musique, les contes, les légendes, les proverbes et les énigmes mauritaniennes et sahariennes du Bazzan restent majoritairement orales, très peu ont été consignées par écrit. Elles relèvent donc du domaine du récit oral, l’écriture étant quasi inexistante, et la transmission dépend de la mémoire qui, depuis quelque temps, commence à s’effacer, à s’oublier ou à disparaître. 3.
Sur la base de ces données solides, les résultats et les déductions restent provisoires ou relatives dans ce champ. Si les conditions s’améliorent, ils deviennent plus fiables, plus comparables, et généralement plus approximatifs, car la documentation était quasi inexistante et demeure très limitée, ne dépassant qu’un échantillon représentatif. Dans cette perspective, je poursuis et renforce certaines des conclusions approximatives déjà avancées à plusieurs reprises sur la poésie hassania, notamment ici le « lagn du poète connu », selon la tradition qui accompagne les textes.
En m’appuyant sur les documents et les indices disponibles concernant la poésie hassania, je propose: **Premièrement: « Aghn al‑Taloul »** (littéralement « lagn des collines », le mot *taloul* signifiant « collines » en hassania). Il s’agit d’une forme de poésie hassane née dans la région du nord du désert. Cette poésie se distingue de la poésie antérieure des *Beni Hassān* par son orientation vers la description de lieux et de noms de plantes ou de monuments locaux du ouest saharien.
Ce qui la précède pourrait être une poésie hilali ou salimi, ou une forme plus traditionnelle. J’ai cité plusieurs exemples dans des recherches publiées afin que les lecteurs puissent les consulter, ou dans des conférences que j’ai données. La poésie hilali précède historiquement la poésie du *taloul*.
Parmi les exemples d’*Aghn al‑Taloul*: - Dans le *bet* de *Al‑Wakdi* (composé de deux hémistiches en un seul vers): « … Mahmoud a quitté la maison du groupe… » (texte incomplet). - Un second exemple (extrait du *bet* du grand: « Mouzzin Najb … la nuit s’étend… » etc., suivi d’une suite de vers décrivant des lieux et des actions, avec des termes comme *Zouzawat*, *Maharî*, *Riyadha*… Les caractéristiques de cet *lagn* sont: - Il débute parfois par une ouverture « Mouzzin ». - L’auteur est inconnu, le texte n’est pas rattaché à un poète identifié.
- La langue est un arabe pur, dépourvu d’emprunts sanhadjîs, sauf lorsqu’il s’agit de noms de lieux, ce qui indique une origine antérieure à l’influence linguistique ultérieure. - Les lieux mentionnés sont bien connus dans la région, confirmant son ancrage local. **Deuxièmement: « Après Aghn al‑Taloul »**.
Cette forme suit le *lagn* précédent, mais se distingue: - Le poète est identifié grâce à la narration qui accompagne le texte. - La langue se rapproche de notre dialecte post‑*Taloul*, et non de notre dialecte actuel. - Le terme sanhadjî apparaît parfois, de façon rare, mêlé à l’arabe.
- L’ouverture « Mouzzin » persiste, héritée du *lagn* précédent. Deux exemples illustrent ce type: 1. Un poème attribué à **Al‑Ilah bint Al‑Démis** (selon les narrateurs) et transmis par **L‑Bint Ahmidou** (deux femmes de la tribu des *Sabaa*).
Le texte, tiré du *bet* de *Manderthar* (auteur: *Asririf al‑Wakdi*), comporte des vers comme: « … le cœur confus… » et d’autres lignes décrivant des scènes de la vie quotidienne, avec des références à des lieux et à des personnages locaux. 2. Un texte de **Rachid al‑Moulati al‑Délimi** (décédé au deuxième siècle de l’ère hijri, selon *Al‑Shenafi* dans une interview) extrait du *bet* d’*Abou Imran*: - Premier *tal*: « … le chant du vent… » - Deuxième *tal*: « … les enfants de la communauté… » Ces deux poèmes ont été rapportés par trois autorités: le poète‑symbole **Ahmed Ould Abdel Kader**, le juge **Ibrahim Ould Mouloud Ould Dada**, et le scientifique‑sociologue **Mohamed Ould Mouloud Ould Dada** (*Al‑Shenafi*).
**Concernant Graz Ould Belghama Délimi**, certains jeunes chercheurs ont conclu, de façon catégorique, que « Graz Ould Belghama n’appartient pas à la première génération du *lagn* dont on connaît l’auteur; il serait plutôt tardif, du XVIIIe‑XIXe siècle », en se basant sur le fait que le texte que j’ai cité dans une précédente publication ne le mentionne pas explicitement par son nom. Je souhaite rappeler plusieurs points qui confirment ma position et mettent en garde contre des conclusions hâtives: 1. Graz aurait été contemporain de **Sire Ould Mohamed**, fils d’**Ali** et petit‑fils d’**Abdallah**, à qui il aurait rendu hommage en le louant jusqu’à l’extrême perfection de ses lettres.
2. Il aurait nommé son fils d’après ce prince lorsqu’il eut trente ans, en lui offrant une chamelle comme symbole de prestige. 3.
Graz aurait loué le prince **Sire Ould Mohamed**, fils d’**Ali**, petit‑fils d’**Abdallah**, qui était l’oncle de **Bakar al‑Ghoul Ould Aal Ould Mohamed Ould Ali al‑Barkani**. Il le cite explicitement dans ses textes. 4.
Pour situer approximativement la période, Bakar al‑Ghoul était un chef de la tribu des *Sharbab*, dont l’activité s’est terminée au milieu des années 1770 du XVIIe siècle. Il était le père d’**Akhna**, mariée au sultan marocain **Ismaïl Sultan du Maroc** en 1678 ou 1680, selon une autre version. Ainsi, il est impossible, au vu des indices et des dates, d’affirmer que « Graz Ould Belghama Délimi serait post‑XVIIe‑siècle ».
Tous les indices confirment qu’il appartient à la première génération de poètes hassania conservés par la mémoire collective, avec leurs récits et leurs textes, comme le montrent trois documents fiables datant de plus de quarante ans, enregistrés oralement et écrits par des témoins dignes de confiance. En conclusion, les documents constituent une preuve incontournable que tout chercheur sérieux doit prendre en compte. Les citer ne vise pas à ternir la réputation de quiconque ni à diminuer son mérite créatif; chaque auteur a droit à la reconnaissance de son œuvre, qui est assurée tant que les exigences scientifiques et les données objectives sont respectées.
Dès que des documents ou des indices indiscutables viennent contredire ces affirmations, ils seront évidemment intégrés. C’est la pratique habituelle des chercheurs rigoureux que nous devons suivre. La deuxième partie de cette étude, qui présentera davantage de documents confirmés, sera publiée ultérieurement pour un accès plus complet aux sources.