M’Barek Ould Beyrouk : quand la langue devient espace de création et creuset d’identité / El Wely Sidi Heiba
En substituant au terme « francophone » celui de « francoscribe », Beyrouk opère un déplacement significatif et dissocie l’acte d’écrire en français de l’appartenance à un espace linguistique, culture...

Il ressort que en substituant au terme « francophone » celui de « francoscribe », Beyrouk opère un déplacement significatif et dissocie l’acte d’écrire en français de l’appartenance à un espace linguistique, culturel et symbolique historiquement constitué autour de cette langue. La langue, dans ses dimensions intellectuelles et civilisationnelles, n’est pas l’apanage exclusif de ceux qui la parlent depuis leur naissance ou qui en héritent par leur appartenance culturelle. Elle devient véritablement celle de quiconque en maîtrise les subtilités, en pénètre les arcanes et sait en déployer les ressources expressives et esthétiques pour en faire le miroir de son être, le dépositaire de sa singularité culturelle et historique, ainsi qu’un espace de projection de sa vision du monde.
Une langue n’est pas un simple héritage que les générations se transmettent passivement, mais un organisme vivant, une matière en perpétuelle métamorphose, dont la vitalité se renouvelle au gré des expériences que les créateurs y inscrivent, des visions qu’ils insufflent dans ses mots et ses constructions, et des significations comme des résonances dont ils les investissent. Ainsi enrichie, elle devient capable de donner voix à des univers absents de sa mémoire originelle et d’accueillir des sensibilités culturelles et civilisationnelles qui débordent les limites de son berceau géographique et historique. C’est dans cet dans ce cadre que s’inscrit le parcours de l’écrivain M’Barek Ould Beyrouk, figure majeure de la littérature mauritanienne d’expression française.
Il appartient à cette génération de créateurs qui n’ont pas considéré le français comme un simple héritage linguistique importé ou comme un instrument d’expression littéraire parmi d’autres, mais comme une langue à s’approprier, à investir et à réinventer. Une démarche qui rejoint, dans son esprit, la célèbre formule de Tahar Ben Jelloun définissant le français comme un « butin de guerre », une langue dont on peut déplacer les frontières, détourner les usages établis et réorienter la puissance expressive au service de son propre univers culturel. M’Barek ne se contente pas d’écrire en français.
Il en investit les ressources stylistiques, expressives et esthétiques pour restituer la singularité de l’expérience mauritanienne, faire revivre les paysages de son imaginaire collectif, donner à voir les réalités de son environnement social et culturel et explorer les interrogations humaines qui traversent sa société. Sous sa plume, le français cesse d’être un simple vecteur de transmission d’une réalité locale à destination d’un lecteur extérieur, et devient un véritable territoire de création, où se déploie une conscience mauritanienne avec sa mémoire, ses contradictions, ses tensions et ses aspirations, tout en s’ouvrant aux grandes questions de la condition humaine. Son expérience entre ainsi en résonance, malgré la diversité des contextes et des références, avec celles de plusieurs figures majeures de la littérature et de la pensée, notamment Léopold Sédar Senghor, Tahar Ben Jelloun et Aimé Césaire.
Leurs œuvres respectives témoignent, chacune à sa manière, de la faculté de l’écrivain à s’affranchir des frontières héritées de la langue, à en déplacer les centres de gravité et à en remodeler les ressources à partir de sa propre expérience historique, culturelle et existentielle. Ces auteurs, si différents par leurs origines, leurs parcours et leurs engagements, se rejoignent autour d’une conviction fondamentale: une langue n’est jamais condamnée à demeurer prisonnière de son histoire ni de son lieu de naissance. Dès lors qu’un créateur se l’approprie pleinement, il peut en réorienter les ressources et lui ouvrir l’accès à des univers nouveaux.
L’expérience de Léopold Sédar Senghor illustre avec une force particulière cette féconde articulation entre langue et identité. Écrivant en français, le poète sénégalais n’a jamais fait de ce choix linguistique un renoncement à son ancrage africain. Bien au contraire, il a fait de cette langue un instrument de résurgence de la mémoire africaine, d’expression de la sensibilité noire à travers la Négritude et de réhabilitation des cultures longtemps reléguées aux marges par la pensée coloniale.
Dans son œuvre, le français devient ainsi le véhicule d’une vision africaine de l’homme, de l’histoire et de la civilisation. Il cesse d’être exclusivement porteur de l’imaginaire européen pour accueillir d’autres mémoires, d’autres sensibilités et d’autres manières d’habiter le monde. Senghor montre ainsi que s’approprier une langue ne consiste nullement à reproduire les modèles qui en dominent l’usage, mais à la réinventer à partir d’une expérience culturelle et humaine singulière.
Aimé Césaire, originaire de la Martinique, s’inscrit lui aussi dans cette démarche. Dans son célèbre Discours sur le colonialisme, il fait du français un instrument de combat intellectuel et politique pour déconstruire les fondements de l’entreprise coloniale et mettre en lumière les contradictions morales de l’Occident. On pourrait également évoquer Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, homme d’État, poète et passionné de langues comme d’arts culinaires, dont le parcours témoigne, à sa manière, de la richesse des circulations culturelles.
Le même phénomène se manifeste, dans un autre contexte, au sein de la littérature arabe. Plusieurs écrivains et poètes qui n’avaient pas l’arabe pour langue maternelle, ni par origine ni parfois par formation initiale, en ont acquis une maîtrise remarquable, en ont approfondi les subtilités et ont contribué à enrichir son patrimoine littéraire et intellectuel. L’arabe, à l’instar des grandes langues de civilisation, ne s’est pas construit grâce à ses seuls locuteurs natifs.
Son rayonnement doit également beaucoup à des penseurs, des savants, des écrivains et des hommes de lettres venus d’horizons multiples, qui ont trouvé en elle un espace de connaissance, de réflexion et de création. Leur contribution rappelle une évidence trop souvent occultée: l’appartenance véritable à une langue peut se construire par la pratique, la maîtrise et la création, plutôt que par le seul héritage généalogique ou la naissance. Il suffit, à cet égard, d’évoquer des figures telles que Maârouf ar-Roussafi et Ahmed Chawqi, parmi les grandes références de la littérature arabe, tout en prenant soin de distinguer les notions d’appartenance linguistique, culturelle et ethnique.
La valeur d’un écrivain ne se mesure ni à ses origines ni à son ascendance, mais à la profondeur de sa contribution à la langue qu’il fait vivre et aux empreintes intellectuelles et esthétiques qu’il laisse dans sa mémoire. Au fil des siècles, l’arabe s’est ainsi constitué en une véritable patrie intellectuelle et littéraire, un espace de création partagé qui transcende les frontières des généalogies et des territoires et accueille des expériences humaines diverses, dès lors qu’elles y trouvent les moyens d’exprimer leur propre vision du monde. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que la langue devient la propriété exclusive de celui qui l’écrit.
Il s’agit plutôt de reconnaître au créateur la capacité d’y conquérir une forme d’appartenance singulière, fondée sur l’acte même de création. À force de l’habiter et de la travailler, il inscrit sa présence dans sa mémoire et fait de son œuvre une composante de son évolution. Combien d’écrivains, étrangers à l’environnement dans lequel leur langue d’écriture a pris naissance, ont contribué à son renouvellement et à son enrichissement!
Et combien d’autres, pourtant issus de cette langue, sont demeurés prisonniers de ses formes héritées, sans parvenir à en renouveler véritablement les ressources! C’est entre ces deux attitudes que se dessine la frontière essentielle entre le simple usage d’une langue et sa véritable appropriation créatrice. C’est précisément à cette lumière que le parcours de M’Barek Ould Beyrouk prend toute sa signification et révèle l’une de ses dimensions les plus originales.
L’écrivain ne se définit pas comme « francophone », mais préfère se présenter comme « francoscribe ». Cette distinction, loin de relever d’un simple jeu de mots ou d’une subtilité terminologique, traduit une véritable position intellectuelle et culturelle quant à son rapport à la langue française et à l’identité qu’elle est parfois censée véhiculer. En substituant au terme « francophone » celui de « francoscribe », Beyrouk opère un déplacement significatif, et dissocie l’acte d’écrire en français de l’appartenance à un espace linguistique, culturel et symbolique historiquement constitué autour de cette langue.
Là où la notion de francophonie peut suggérer, au-delà de la simple pratique linguistique, une communauté de références, d’imaginaires et de filiations culturelles, celle de francoscribe met délibérément l’accent sur une pratique d’écriture. Elle désigne moins une identité qu’un rapport créatif à une langue, moins une appartenance qu’une manière de faire de celle-ci un instrument d’expression. Cette nuance est essentielle pour comprendre la démarche de l’écrivain mauritanien.
Le français est sa langue de création littéraire, mais il ne constitue ni le socle exclusif de son identité ni le territoire premier de son imaginaire culturel. Son univers affectif, social et quotidien demeure profondément enraciné dans la culture hassanophone, dans les traditions mauritaniennes et dans une mémoire collective dont il puise une grande partie de sa matière romanesque. Il écrit en français, mais son regard, sa sensibilité et les univers humains qu’il donne à voir procèdent d’une expérience mauritanienne singulière.
Il ne s’agit donc pas, pour lui, de se laisser définir par la langue dans laquelle il écrit, mais de faire de cette langue un espace d’expression de ce qu’il est et de ce dont il est porteur. Le français n’est pas ici le signe d’une adhésion à un univers culturel extérieur, encore moins celui d’un éloignement de ses origines. Il est un instrument que l’écrivain s’approprie, façonne et adapte à son propre ressenti culturel.
En ce sens, Beyrouk ne se contente pas d’habiter le français: il le fait habiter par son propre monde. Le concept de « francoscribe » acquiert ainsi une portée qui dépasse largement le cas individuel de son auteur. Il invite à repenser les catégories à travers lesquelles on classe les écrivains selon leur langue d’expression et à remettre en question l’assimilation souvent implicite entre langue d’écriture et identité culturelle.
Il rappelle qu’un écrivain peut appartenir pleinement à son univers culturel tout en choisissant une autre langue pour en restituer les réalités, les sensibilités et les interrogations. La langue devient alors un moyen de traduction du monde intérieur et collectif de l’auteur, et non un marqueur exclusif de son appartenance. Cette posture confère à l’expérience de Beyrouk une dimension particulièrement intéressante dans le contexte mauritanien, où la pluralité linguistique et culturelle constitue une composante essentielle de l’identité nationale.
Elle montre que le choix du français comme langue de création ne saurait être interprété mécaniquement comme une adhésion à la francophonie culturelle ou comme une prise de distance avec les langues et les héritages locaux. Entre la langue que l’on parle, celle dans laquelle on pense, celle dans laquelle on écrit et celle qui façonne notre mémoire, les relations sont bien plus complexes que ne le laissent entendre les classifications habituelles. La démarche de Beyrouk rejoint ainsi, par une autre voie, celle des écrivains qui ont fait d’une langue héritée ou acquise un territoire de réappropriation culturelle.
Mais elle va plus loin en formulant explicitement la distinction entre l’usage d’une langue et l’identité que l’on pourrait être tenté de lui associer. Le « francoscribe » incarne, en ce sens, une liberté fondamentale de l’écrivain: celle de choisir sa langue sans se laisser enfermer dans l’identité qu’on lui prête, de s’approprier un instrument d’expression sans renoncer à son propre univers et de faire d’une langue venue d’ailleurs le lieu d’affirmation d’une sensibilité profondément enracinée ici. Les grandes langues ne vivent pas uniquement de la gloire de leur passé, pas plus qu’elles ne tirent leur vitalité du seul nombre de leurs locuteurs.
Elles se régénèrent grâce aux créateurs qui leur ouvrent de nouveaux horizons, leur donnent des voix inédites et leur apportent des expériences qui élargissent leur pouvoir d’expression. Dès lors, tenir à l’écart de la mémoire critique et littéraire d’une langue les œuvres de ceux qui ont pourtant contribué à son enrichissement, ou les reléguer à une position périphérique en raison de leurs origines ou de leur première langue d’appartenance, revient à amputer l’histoire de cette langue d’une part essentielle de sa richesse et de ses transformations. Une telle exclusion conduit inévitablement à une lecture incomplète de son évolution, car la création ne se laisse pas enfermer dans les catégories étroites de l’appartenance.
Elle impose sa légitimité par la force de ses propositions intellectuelles et la singularité de sa beauté. En définitive, ce n’est pas tant la langue qui confère son identité à l’écrivain que l’écrivain qui, au terme d’un véritable travail de création, imprime une part de son identité à la langue. Les peuples héritent des langues, mais ce sont les créateurs qui en renouvellent la vie, en repoussent les frontières et les rendent capables d’accueillir des univers qui, jusque-là, ne faisaient pas partie de leur mémoire.
Sous cet éclairage, l’expérience de M’Barek Ould Beyrouk ne saurait être réduite à celle d’un écrivain mauritanien ayant simplement choisi le français comme langue d’expression. Elle constitue le témoignage d’une réalité plus profonde, qui dépasse largement son seul parcours: une langue devient une patrie de création lorsque l’écrivain parvient à lui faire épouser sa singularité, à la conduire de son espace culturel d’origine vers un horizon humain plus vaste, sans jamais rompre le lien qui l’unit à ses racines ni sacrifier l’authenticité de sa voix. C’est peut-être là l’une des plus belles victoires de la littérature: faire d’une langue venue d’ailleurs le lieu d’expression d’un monde singulier et démontrer que l’identité ne se mesure pas à la langue dans laquelle on écrit, mais à la profondeur de ce que l’on parvient à lui faire dire.
AMI