Société·

Articles : le monde post‑futilité… quand la célébrité devient un substitut à la valeur.

Articles : Le monde après la futilité… quand la célébrité devient un substitut à la valeur par : Sahnon Amm Lamine – écrivain et chercheur mauritanien La futilité n’est pas un phénomène nouveau dans la vie des humains ; elle a toujours fait partie du décor, tout comme le bruit et…

E
ElilamTraduit de l'arabe
Lire sur Elilam
Photo Elilam

Il ressort que **Articles: Le monde post‑futilité… quand la célébrité devient le substitut de la valeur** *Par: Sahnoun Ammenine – écrivain et chercheur mauritanien* La futilité n’est pas un phénomène nouveau dans la vie des humains; elle a toujours fait partie du décor, comme le bruit ou les choses éphémères. Ce qui change, c’est que la futilité n’est plus une marge de l’image, mais, dans certains de nos espaces publics, elle s’en rapproche. Elle n’est plus un comportement passager qui suscite l’étonnement, mais une industrie avec ses stars, ses marchés et ses propres critères de distribution de la célébrité et de l’attention.

Nous sommes passés d’une époque où la célébrité était, le plus souvent, le résultat d’un travail, d’un talent ou d’une connaissance, à une époque où la célébrité peut remplacer tout cela. La question n’est plus toujours: « Qu’ai‑je accompli? » ou « Quelle idée apporte‑t‑elle au débat public?

», mais plutôt: « Combien de personnes t’ont‑elles vu? », « Combien de fois ton nom a‑t‑il été mentionné? » et « Combien de temps as‑tu pu occuper l’écran, même si ton apparition n’était qu’un instant ou un débat fabriqué?

» C’est ainsi qu’apparaît la paradoxale de notre époque: on peut être connu sans être influent, présent partout sans laisser de trace réelle. Le problème ne vient pas du divertissement en soi; l’homme a besoin de rire et de détente, et la culture n’est pas une invitation à la gravité absolue. Les plateformes numériques ont offert de vastes opportunités d’expression, brisant un ancien monopole de visibilité et ouvrant des portes aux talents qui n’y avaient pas accès auparavant.

Le danger surgit quand l’attraction de l’attention devient le critère suprême, et que la valeur du contenu recule devant sa capacité à susciter les instincts, à créer des polémiques ou à provoquer le choc. Dans l’économie de l’attention, les choses ne se mesurent pas toujours à la connaissance ou à l’utilité qu’elles portent, mais à l’interaction qu’elles génèrent. Une idée profonde a besoin de temps pour être comprise, un travail sérieux des années pour porter ses fruits, tandis qu’une simple prise de vue peut créer une célébrité passagère en quelques heures.

À force de répéter ce schéma, la diffusion se confond avec le mérite, les applaudissements avec la qualité, le nombre d’abonnés avec la valeur humaine. La question ne dépend plus uniquement du créateur de contenu, mais aussi du consommateur et du système qui récompense ce qui attire l’attention, même si cela a peu de valeur. Le phénomène devient plus dangereux lorsqu’il passe de l’écran à la perception du succès.

Le jeune qui voit la célébrité rapide présentée chaque jour comme un accomplissement complet peut commencer à considérer l’apprentissage, la formation et le travail progressif comme des voies lentes qui ne méritent pas d’attendre. Il peut se concentrer davantage sur la construction de son image que sur le développement de ses compétences, et privilégier les applaudissements à l’acquisition d’expérience. Ainsi, la futilité se transforme d’un simple passe‑temps en un critère invisible qui reconfigure l’ambition et influence la notion de mérite et d’éligibilité chez les générations montantes.

Cela ne signifie pas que les détenteurs de savoir ont disparu, ni que le talent a perdu sa valeur; leurs voix se disputent simplement un espace saturé où les chances de visibilité ne sont plus égales. L’intellectuel est parfois contraint de condenser son idée au point d’en perdre le sens, l’expert se retrouve face à ceux qui savent créer la polémique, et l’entrepreneur discret ne possède pas forcément les outils de marketing du faiseur de bruit. Le problème n’est donc pas que tout le monde parle, mais que le bruit devienne le critère d’évaluation du discours.

Dans nos sociétés arabes, y compris la société mauritanienne, cette question prend une importance particulière. Nous avons besoin d’un espace numérique qui ouvre la voie aux talents et aux nouvelles idées, mais qui requiert également une culture générale capable de distinguer célébrité et expertise, liberté d’expression et responsabilité, critique constructive et abus qui ne font qu’accentuer la polarisation. Les institutions éducatives, culturelles et médiatiques sont appelées à donner à la connaissance une présence attrayante, sans laisser le vide puis se contenter de se plaindre de la montée de la superficialité.

Ainsi, parler d’un « monde post‑futilité » ne veut pas dire que nous vivons la fin de cette ère, ni que la futilité disparaîtra par une décision ou une campagne passagère. Il s’agit d’interroger la possibilité pour l’homme de retrouver la liberté de choisir ce qui mérite son attention, de ne pas laisser les algorithmes seuls définir ses priorités, et de ne pas traiter chaque phénomène viral comme digne d’être suivi. Le changement peut commencer par de petites habitudes: accorder du temps aux livres, écouter une idée avant de la juger, cesser de récompenser l’offense simplement parce qu’elle divertit, et redonner de la valeur aux spécialistes et au travail discret.

Cela ne s’accomplit pas en méprisant le public ou en érigeant un mur entre l’élite et les gens, mais en construisant une culture qui allie attractivité et profondeur, qui reconnaît que la simplicité n’est pas un défaut, mais ne doit pas devenir un prétexte à la simplification à outrance. Il ne s’agit pas d’un monde sans rire ou divertissement, mais d’un monde où la futilité ne s’empare pas du sens, où la célébrité ne prend pas la place du savoir, et où le succès d’un individu ne se mesure pas au nombre d’yeux qui le regardent. Le danger le plus grave de la futilité est qu’elle ne vole pas seulement du temps, mais qu’elle peut remodeler l’ambition même: l’objectif devient d’être vu plutôt que d’être méritoire, de gagner la bataille de la visibilité même au prix de perdre une part de soi.

Si un monde post‑futilité doit naître, il commencera lorsque nous comprendrons que la vie n’est pas une compétition ouverte à la recherche d’attention, et que les choses les plus précieuses sont souvent les moins bruyantes. Le vrai défi n’est pas seulement de survivre à la futilité, mais de retrouver notre capacité à produire du sens dans un temps où tout devient plus présent, tandis que l’écoute de ce qui mérite de perdurer diminue. *—* Mardi, 2026‑11‑03 – 01:00

PartagerWhatsAppFacebookX
Sur le même sujet