Mauritanie et évolutions du conflit du Sahara occidental : conséquences du départ du « Minorso » et risques de la prochaine phase.
Il est impossible de lire les avertissements que les autorités administratives mauritaniennes ont adressés aux citoyens, aux mineurs et aux pasteurs présents dans les zones frontalières jouxtant le Sahara occidental, isolés des récents développements du conflit…

D'après les sources officielles, la Russie a exercé son droit de veto contre le projet de résolution américain qui avait obtenu 11 voix favorables, tandis que le projet russe alternatif n’a pas atteint les neuf voix nécessaires à son adoption. Le mandat s’est donc terminé le 31 octobre, les opérations de terrain ont cessé à compter du 1 novembre, et les Nations Unies ont entamé la phase de liquidation logistique et de rapatriement du matériel et du personnel. Le point essentiel est que l’on ne parle pas seulement du départ d’une mission internationale, mais de la disparition d’un mécanisme qui, pendant 35 ans, assurait la surveillance sur le terrain du cessez‑le‑feu.
La fin du mandat de la MINURSO n’équivaut pas à la fin de la responsabilité des Nations Unies sur le dossier, ne supprime pas le droit des habitants du Sahara occidental à l’autodétermination et ne constitue pas une nouvelle décision internationale sur la souveraineté du territoire. Le Secrétaire général a confirmé que les Nations Unies poursuivraient leurs efforts politiques par l’intermédiaire de son envoyé personnel, Stéphane D. Mistror.
**Deuxièmement: les répercussions possibles sur l’évolution du conflit** 1. **Affaiblissement des mécanismes de surveillance du cessez‑le‑feu** C’est la conséquence la plus directe. La MINURSO n’était pas qu’une présence symbolique; elle offrait une voie internationale de suivi de la situation sur le terrain, de documentation des évolutions et de liaison avec les parties.
Avec la fin de ses opérations, il sera plus difficile pour la communauté internationale de connaître la réalité des faits dans les zones situées à l’est du mur de sable et dans les zones de contact. Cela n’implique pas nécessairement le déclenchement d’affrontements majeurs, mais augmente le risque de mauvaise évaluation et réduit les possibilités de vérification indépendante et rapide des incidents. 2.
**Passage du conflit à une phase politique plus complexe** L’impasse du Conseil de sécurité indique l’élargissement du désaccord international sur la manière de gérer la question sahraouie. Les États‑Unis ont tenté d’adopter un texte liant le processus politique à la proposition d’autonomie marocaine, en modifiant le nom et le mandat de la mission, tandis que la Russie a rejeté cette formule et a présenté un projet alternatif appelant à une prolongation du mandat sans modification substantielle. Le différend ne se limite plus au Maroc et au Front Polisario; il implique également les divergences de calculs entre les grandes puissances au sein du Conseil.
3. **Risque d’escalade sur le terrain** Depuis la reprise des hostilités en 2020, la situation sécuritaire au Sahara occidental reste tendue, sans toutefois se transformer en guerre à grande échelle. Le retrait des observateurs internationaux crée un vide dans les mécanismes de vérification et de médiation sur le terrain, ce qui pourrait pousser les parties à adopter des positions plus rigides ou à interpréter les mouvements adverses comme des menaces.
Le Secrétaire général des Nations Unies a déjà mis en garde contre le danger d’une escalade et a appelé toutes les parties à la retenue. 4. **Différents calculs des parties après la fin de la mission** - **Maroc:** la fin du mandat de la MINURSO constitue un tournant politique majeur, le Maroc considérant que la proposition d’autonomie sous souveraineté marocaine doit constituer la base d’un règlement.
Les autorités marocaines ont récemment réaffirmé leur engagement à respecter le cessez‑le‑feu malgré la fin de la mission. - **Front Polisario:** il perçoit l’absence de la MINURSO comme un développement inquiétant, la mission étant liée au cadre international fondé sur le droit à l’autodétermination et le référendum. - **Algérie:** la fin de la mission, dans le contexte du désaccord sur le texte américain, représente un développement qui a suscité son objection et son regret de ne pas avoir vu le mandat renouvelé.
Ainsi, la fin de la MINURSO ne met pas fin au différend, mais modifie l’environnement dans lequel il se joue, obligeant les parties à chercher un nouveau cadre afin d’éviter que la stagnation politique ne se transforme en tension sécuritaire ouverte. **Troisième point: pourquoi la Mauritanie agit‑elle maintenant?** À mon sens, l’importance des avertissements mauritaniens réside dans une lecture préventive des conséquences du changement de la situation sur le terrain, sans nécessairement disposer d’informations confirmées sur une offensive militaire imminente. Les zones frontalières du nord et du nord‑est ne sont pas de simples extensions géographiques; elles abritent des groupes de mineurs, de pasteurs et de nomades, avec des routes de passage traditionnelles qui ne correspondent pas toujours aux délimitations politiques précises.
Les directives du gouverneur de la région du Shami et d’Atmichat sont donc perçues comme une mesure de précaution visant trois objectifs: - empêcher l’accès des citoyens à des zones susceptibles de connaître des développements militaires ou sécuritaires imprévus; - protéger les mineurs et les pasteurs des risques liés à la présence dans des zones de conflit ou dans des zones frontalières mal définies; - éviter tout incident qui placerait la Mauritanie dans une position diplomatique ou sécuritaire sensible. Ces mesures traduisent la volonté de séparer le domaine souverain mauritanien des zones de conflit, ce qui est crucial à un moment où les mécanismes de contrôle internationaux s’affaiblissent. Il ne faut toutefois pas surinterpréter ces avertissements: ils ne prouvent pas à eux seuls l’existence de nouvelles opérations militaires ou d’une menace directe contre le territoire mauritanien.
**Quatrième point: quels risques la Mauritanie encourt‑elle face à ce changement?** Bien que la Mauritanie ne soit pas partie au conflit, sa position géographique en fait l’un des États les plus exposés à toute perturbation sécuritaire au Sahara occidental. Quatre défis majeurs se dessinent: 1. **Défi sécuritaire:** garantir la sécurité des frontières et empêcher la propagation des effets du conflit sur le sol mauritanien, en renforçant les dispositifs de surveillance et de coordination sur le terrain.
2. **Défi humanitaire:** protéger les populations nomades et les mineurs, se préparer à d’éventuels déplacements ou à la perturbation des déplacements traditionnels en cas d’escalade. 3.
**Défi économique:** assurer la continuité du commerce et du transport via les postes frontaliers et les axes liés au Maroc, notamment le corridor de Kiffa‑Karakara qui relie la Mauritanie au Maroc. 4. **Défi diplomatique:** maintenir des relations équilibrées avec le Maroc et l’Algérie, éviter tout alignement qui transformerait la Mauritanie en un théâtre supplémentaire des rivalités régionales.
Il faut rappeler que la stabilité du Sahara occidental n’est pas uniquement un intérêt marocain, algérien ou sahraoui; elle constitue également un intérêt direct mauritanien, compte tenu des liens sécuritaires et économiques de la région avec le pays. **Cinquième point: quels scénarios pour la suite?** Trois trajectoires principales peuvent être envisagées, sans certitude qu’une d’elles se réalise: 1. **Chemin de la désescalade et de la réorganisation de la médiation internationale**: poursuite des efforts de l’envoyé personnel du Secrétaire général, recherche d’une nouvelle formule politique pour ramener les parties à la table des négociations, avec la création éventuelle de mécanismes alternatifs de suivi sécuritaire.
2. **Chemin du statu quo politique et de la tension limitée**: persistance des désaccords, incidents isolés sur le terrain, difficulté accrue de vérification en l’absence d’observateurs internationaux. 3.
**Chemin de l’escalade régionale**: élargissement du cercle de tension, impact sur les relations Maroc‑Algérie et mise à l’épreuve de la Mauritanie face à des défis sécuritaires et diplomatiques plus complexes. Il ne faut pas oublier que la fin des opérations de terrain de la MINURSO ne signifie pas la disparition des Nations Unies du tableau; l’envoyé personnel du Secrétaire général demeure une voie essentielle pour la poursuite des initiatives politiques. **Sixième point: quelles attentes envers la Mauritanie?** À mon avis, la phase actuelle exige de passer d’une série de mesures temporaires à une approche nationale proactive, fondée sur plusieurs priorités: - renforcer le contrôle des frontières du nord et améliorer la coordination entre les autorités administratives et les services compétents; - créer un dispositif de communication efficace avec les mineurs, les pasteurs et les nomades, afin de transmettre rapidement les alertes et les informations; - intensifier la diplomatie avec les Nations Unies et les parties concernées, afin d’éviter qu’un vide laissé par la MINURSO ne se transforme en un vide sécuritaire non maîtrisé; - affirmer la position de la Mauritanie basée sur la neutralité et le respect du droit international, en refusant toute prise de parti régionale; - soutenir toutes les initiatives politiques menant à une solution pacifique et consensuelle, afin d’empêcher le renouveau des affrontements armés.
Il est également crucial que le gouvernement fournisse des explications officielles à l’opinion publique sur la nature des mesures frontalières prises, sans compromettre les considérations de sécurité, afin de limiter les rumeurs et les interprétations erronées. La Mauritanie n’est pas partie au conflit, mais elle en subit les conséquences. La fin de la mission de la MINURSO après 35 ans ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire du différend du Sahara occidental, mais ce chapitre reste encore flou.
Le cadre de surveillance du cessez‑le‑feu a disparu, sans que le conflit lui-même ne se soit résolu, et aucun substitut international clair n’a encore émergé pour assurer les fonctions sécuritaires assurées auparavant par la mission. Si le Maroc voit dans ce développement une occasion de réorganiser la gestion du dossier autour de sa proposition d’autonomie, le Front Polisario et l’Algérie l’envisagent sous un angle différent, rendant la convergence politique plus difficile à l’heure actuelle. Quant à la Mauritanie, son intérêt principal ne réside pas dans la victoire d’une partie sur l’autre, mais dans la prévention de toute nouvelle escalade, la protection de ses frontières et de ses citoyens, ainsi que la préservation de ses relations régionales et de ses intérêts économiques.
Les avertissements émis par les autorités administratives aux citoyens et aux mineurs doivent donc être compris dans ce contexte: ils signalent que la Mauritanie perçoit les transformations qui s’opèrent dans son environnement géographique comme susceptibles de l’obliger à réviser ses calculs sécuritaires, même si elle n’est pas directement impliquée dans le conflit. La neutralité ne signifie pas l’absence de présence, et le fait de ne pas prendre part aux hostilités n’exonère pas l’État de se préparer aux répercussions. La Mauritanie doit aujourd’hui allier la sagesse diplomatique à la vigilance sécuritaire, défendre sa stabilité sans devenir un élément d’un conflit régional qui ne sert les intérêts d’aucun des peuples de la région.