« Derrière les murs du silence… L’histoire d’El Alia »
Il n’y avait sur son corps ni bleus ni blessures que les autres pouvaient voir. Sesblessures étaient trop profondes pour être vues : des mots qui reviennent chaquejour, une dignité qui s’use en silenc...
Il ressort que chaque fois que jechoisissais le silence, je croyais éviter un nouveau problème, alors que je perdaisencore un peu de ma confiance en moi.Avec le temps, j’ai vécu dans un état permanent de prudence et d’attente. Je relisaismes mots avant de les dire, je repassais les détails des situations dans ma tête, enme demandant si je m’étais trompée. Le plus dur, c’est que j’ai commencé à croireune partie de ce qu’on me disait: quand une personne entend sans cesse qu’elle necomprend pas et que son avis ne vaut rien, elle peut en arriver à douter même deses jugements les plus simples.J’étais mère de plusieurs enfants, et mes responsabilités envers eux remplissaientmes journées.
J’essayais de leur offrir une vie normale, de leur cacher ce que jepouvais de ma douleur et de paraître forte devant eux, même les jours où je sentaisque je n’avais plus de force pour moi-même. Je pensais que les enfants necomprenaient pas ce qui se passait tant que je ne parlais pas devant eux de ce queje ressentais, et je ne comprenais pas que la peur n’a pas toujours besoin de motspour se transmettre à eux.Puis est venue cette nuit qui a changé complètement mon regard sur ma vie.Les voix se sont de nouveau élevées dans la maison, et les paroles dures que j’avaisl’habitude d’entendre sont revenues. Au milieu de tout cela, mes yeux sont tombéssur ma petite fille, âgée de quatre ans, recroquevillée dans un coin de la pièce, lesgenoux serrés contre sa poitrine, qui nous regardait avec des yeux pleins de crainte.Je me suis arrêtée un instant.
Ce n’était pas la première fois qu’elle voyait uneatmosphère tendue dans la maison, mais son regard m’a obligée à faire face à unevérité que je fuyais depuis longtemps. J’y ai vu quelque chose que je connaissaisbien: cette peur que j’avais l’habitude de cacher, cette confusion que j’avais vécue,et le désir que la douleur s’arrête sans que j’aie à dire un mot.Pour la première fois, je n’ai pas pensé seulement à moi. Je me suis demandé: queva apprendre ma fille en me voyant supporter l’humiliation en silence?
Va-t-ellegrandir en croyant qu’il est normal de rabaisser la femme, et qu’elle doit renoncer àsa dignité pour garder sa famille? Et mes autres enfants, qui voient ce qui se passesans pouvoir le comprendre ni le changer?Ce moment a été plus douloureux que tous les mots que j’avais entendus pendantles années passées.Je me suis dit tout bas: « J’ai beaucoup supporté, et je me suis persuadée que monsilence protégeait ma maison. Mais je ne veux pas que mes enfants grandissent encroyant que l’humiliation est normale, et je ne veux pas que ma fille apprenne que lapeur est le destin de la femme.
»J’ai compris alors que mon silence ne protégeait pas mes enfants, comme je lecroyais, et que la violence n’a pas besoin d’être faite de coups ou d’une agressionphysique pour laisser des traces dans la famille. Il y a des mots qui détruisent laconfiance d’une personne en elle-même, et des humiliations qui peuvent laisserdans l’âme des blessures plus profondes que toute trace visible.Pourtant, reconnaître ce que je vivais ne suffisait pas pour faire le pas suivant. Jedevais affronter une autre peur: celle de la société et des jugements quipoursuivent la femme quand elle parle de ses problèmes de couple.
Je craignais dedevoir justifier ma plainte, et de voir ce que j’avais vécu réduit à une phrase bienconnue: « Sois patiente pour tes enfants », sans que personne ne demande quelprix psychologique je payais chaque jour.À cette période, une de mes voisines travaillait dans le journalisme, s’intéressait auxquestions de la femme et de la famille, et avait des liens avec plusieurs associationset organisations qui travaillent dans le domaine des droits des femmes, ainsiqu’avec les structures concernées par les questions des femmes et des enfants.Après une longue hésitation, j’ai décidé de lui parler et de sortir une partie de ce queje gardais au fond de moi.Elle m’a écoutée sans jugement ni interruption, et n’a pas traité mon récit commeune simple dispute de famille passagère. Elle m’a aidée à comprendre que laviolence n’est pas forcément une agression physique: elle peut être une humiliationcontinue, du mépris, de l’intimidation, ou une tentative constante de priver lafemme de sa confiance en elle et de lui faire sentir qu’elle ne vaut rien. Elle m’aaussi fait connaître des structures et des associations qui peuvent offrir orientationet accompagnement aux femmes qui vivent des situations semblables.Cette conversation n’a pas été la fin de ma souffrance, mais elle a été le début de lareconquête de ma voix.
J’ai commencé à comprendre que la patience ne veut pasdire accepter l’humiliation sans fin, que demander de l’aide n’est pas une honte, etque ma dignité n’est pas un prix que je dois payer pour garder ma famille.Aujourd’hui, alors que je suis assise devant la télévision et que je regarde le journal,j’ai senti qu’un peu de l’espoir qui me manquait depuis longtemps revenait frapper àla porte de mon cœur. J’ai vu des députées mauritaniennes présenter une nouvelleproposition de loi pour lutter contre la violence envers les femmes et les filles etpour les protéger. Elles l’ont appelée « loi Mawadda ».Je me suis longuement arrêtée sur ce nom.
Comme le mot « mawadda » paraîtsimple, et comme son sens nous manque quand la relation, qui devrait reposer surla miséricorde et le respect, devient un espace d’humiliation et de domination!J’ai été heureuse de voir un mouvement législatif national qui s’appuie sur notreréférence islamique et affirme que la vie conjugale doit reposer sur la bienveillanceet la miséricorde, et que la dignité de l’être humain ne peut pas être négociée. J’aisenti, en suivant cette scène, que les voix restées pendant des années enferméesdans les maisons commençaient à trouver leur chemin vers l’espace public, et qu’il ya l’espoir que la souffrance des femmes devienne une prise de conscience dans lasociété, puis une vraie protection juridique et institutionnelle.Je ne vois plus mon histoire comme une douleur seulement personnelle; je la voiscomme une partie des histoires de beaucoup de femmes qui vivent peut-être lamême souffrance sans avoir le courage ou l’occasion d’en parler. C’est peut-êtrepour cela que j’ai senti que le nom « Mawadda » a pour moi un sens plus grandqu’une simple proposition de loi: c’est un rappel de ce que la famille doit être, quela miséricorde ne peut pas aller avec l’humiliation, que l’affection ne veut pas diredomination, et que le silence n’est pas une preuve de consentement.Je ne dis pas que le chemin est devenu facile, ni que les années de douleur ontdisparu parce que j’ai décidé de parler.
J’apprends encore à retrouver confiance enmoi, à protéger ma dignité et à offrir à mes enfants un environnement plus sûr etplus stable. Mais je ne suis plus la femme qui avalait ses mots par peur d’unenouvelle confrontation. Je sais maintenant que j’ai une voix, et que j’ai le droit del’utiliser.À toute femme qui vit derrière des portes fermées une histoire semblable à lamienne, je dis: n’attends pas que la violence laisse une trace sur ton corps pourreconnaître qu’elle existe.
Il y a des blessures que personne ne voit, et des mots quidétruisent ce que les mains ne peuvent pas détruire. Ne pense pas que le fait d’êtrehabituée à la douleur prouve qu’elle est normale, et ne laisse personne teconvaincre que ta dignité est un prix à payer pour garder ta famille.Et à toute mère: ne laisse pas tes enfants s’habituer à te voir brisée, et ne leur faispas croire que la peur est le langage des maisons ou que l’humiliation fait partie dela vie de couple. Ton courage de demander de l’aide et de défendre ta dignité peutêtre la première leçon qu’ils apprennent sur le respect et la sécurité.Quant à moi, j’ai appris que la mawadda que nous cherchons ne commence passeulement par les lois, mais par le respect de l’être humain dans sa maison et lareconnaissance de son droit de vivre sans peur ni humiliation.
J’espère que laproposition de « loi Mawadda » sera un vrai pas vers un avenir où aucune autrefemme n’aura à attendre de voir la peur dans les yeux de sa fille pour comprendrequ’elle mérite une vie meilleure.Car certains murs ne s’effondrent pas sous les coups, mais sous le poids des mots…et certains matins ne se lèvent pas seulement dans le ciel, mais naissent d’aborddans le cœur d’une femme qui a enfin décidé de ne plus se taire. Traduit de l’arabe par El Wely Sidi Haiba