Politique·

De la critique des politiques au jugement des intentions : sur les bases cognitives et sociales de l’accusation d’hypocrisie.

Dans chaque débat public, nous avons un mot qui est sorti de son étui avant même que l’argument ne soit présenté : « hypocrite », « flagorneur », « flatteur » ; il est lancé contre celui qui a annoncé son soutien, ou a loué une réalisation qu’il a vue de ses propres yeux, ou a défendu une politique avec une preuve en sa possession…

SM
Sahara MediasTraduit de l'arabe
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Il ressort que si l’on ajoute ce que Henry Tajfel a montré, à savoir que l’on tire sa valeur de la supériorité de son groupe, et ce que Daniel Bar‑Tal a appelé « dépouillement de légitimité » – attribuer à l’adversaire une faute morale qui le retire du débat – on comprend comment le désaccord passe du domaine des politiques à celui des caractères, et comment alors toute tentative de compromis devient impossible: l’opposant d’opinion se convainc, tandis que l’accusé en défaut ne veut plus dialoguer. Il existe aussi un autre aspect, plus froid et plus analytique. Selon Pierre Bourdieu, chaque champ social possède un capital symbolique sur lequel ses membres se disputent.

Quand le statut d’« opposant » ou d’« indépendant » devient un capital rare qui achète de la légitimité, lancer l’accusation d’hypocrisie devient un outil de distinction et de monopole de la vertu, et un moyen de préserver la distance qui nourrit la valeur du lanceur. En termes plus simples: c’est un comportement purement opportuniste, qui élimine un concurrent du petit marché des places en attaquant son produit plutôt qu’en améliorant le produit. Tout cela s’inscrit dans une dynamique que Ibn Khaldoun a déjà identifiée: la solidarité (ou l’« asabiyya ») prime sur le programme dans notre vie politique.

Lorsque les réseaux de parenté, de région et de clientélisme s’entrelacent, le jugement moral devient le prolongement de la loyauté: soutenu par les siens, on est « fidèle », soutenu par les autres, on est « hypocrite ». L’acte est identique, seul le qualificatif change. Le mécanisme le plus subtil et le plus caché est la projection.

Celui qui a trop flatté hier réclame aujourd’hui une absolution rapide, et la façon la plus courte d’y parvenir est de faire résonner sa voix dans la trahison des louangeurs. Beaucoup de ce que nous prenons pour de la jalousie du droit est en réalité une quête de rédemption personnelle, un homme qui projette sur les autres ce qu’il connaît de lui-même. Le dommage de cette arme ne se limite pas à ceux qui en sont la cible.

Sa première victime est le mot même: quand chaque soutenant devient hypocrite, le terme ne fait plus peur, il perd sa valeur monétaire et devient inutile en temps de besoin. La deuxième victime est la communauté d’experts: Elizabeth Noelle‑Neumann a décrit le « spiral of silence », où l’on avale son opinion par crainte de l’isolement, si bien que les personnes compétentes se taisent de peur de répéter ce qui a déjà été dit, privant la société de voix essentielles. La troisième victime est le débat public lui‑même: il devient impossible de juger les intentions sans examiner les politiques, et on oublie la question centrale qui préoccupe les citoyens chez eux: leur vie s’est‑elle améliorée ou non?

Je ne nie pas l’existence du glissement, ni n’exonère quiconque; c’est une maladie ancienne dans la cour de chaque souverain, condamnée par la jurisprudence et par la littérature arabe avant d’être décriée par nos tribunes. Mais la distinction entre soutien sincère et flatterie peut se faire à l’aide de critères observables, sans recourir à la divination: examiner la cohérence d’une personne avant, pendant et après le pouvoir, sa capacité à contredire au moins un point (si elle échoue, c’est un parti pris pour la personne, pas pour l’idée), la nature de son discours (argumente‑t‑il avec chiffres et faits ou se contente‑t‑il d’épithètes?), le moment où il se prononce (en période de crise ou de prospérité) et sa disposition à payer le prix de son opinion (celui qui paie possède l’opinion). Ces critères sont à la portée de quiconque a les yeux ouverts, et ils sont plus nobles que de regrouper toutes les accusations sous un même terme.

Il ne s’agit pas tant d’accorder le bénéfice du doute à chaque élogeur, qu’à exercer un bon jugement: discuter du propos, pas du cœur; débattre de la politique, pas du secret. Une nation ne se lève pas autour de ceux qui excellent à accuser les intentions, mais autour de ceux qui savent examiner les résultats. Quand l’accusation devient moins coûteuse que l’argument, les deux camps perdent: le soutenu perd son droit d’être entendu, et l’opposant – ce qui est encore plus grave – perd la crédibilité de sa critique lorsqu’elle est justifiée.

Prof. Mohamed L‑Marabit, professeur d’université.

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