Économie·

Or : les profits énormes de la société Kinross en Mauritanie

À une époque où le prix de l’or, depuis plus de deux ans, connaît une hausse spectaculaire, dépassant parfois 5 000 dollars l’once, une question fondamentale se pose en Mauritanie : le pays bénéficie‑t‑il réellement d’une façon proportionnelle à l’ampleur de la richesse…

LD
La DépêcheTraduit de l'arabe
Lire sur La Dépêche

D'après les sources officielles, la valeur du fournisseur se multiplie de façon colossale, alors que la part supplémentaire revenant à l’État reste confinée à un dispositif conçu pour une réalité économique tout à fait différente. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause le principe de l’investissement étranger, ni le rôle joué par Kinross dans le développement de Tasiast, qui en a fait l’une des plus grandes mines d’or du continent. La véritable question porte sur l’équité du contrat dans les conditions actuelles.

Les accords ont été négociés en 2020 et 2021, à une époque où les anticipations du marché étaient très éloignées des niveaux atteints aujourd’hui par l’or. Les prévisions de la société semblaient déjà suffisantes pour garantir une forte rentabilité, en partant d’une hypothèse prudente de 1 800 $ l’once. Depuis, le marché de l’or a profondément évolué, mais le mécanisme de partage du rente n’a pas suivi ce changement.

Le résultat est une paradoxale situation: à chaque hausse du prix de l’or, la valeur de la production augmente fortement, tandis que l’accroissement de la part revenant directement à l’État reste limité. Il est vrai que le contrat conclu n’est pas un document modifiable selon les fluctuations du marché, mais lorsqu’un critère économique fondamental change radicalement, il est tout à fait légitime de réévaluer l’équilibre du contrat. Cette inégalité justifie aujourd’hui l’ouverture d’un débat national.

Il est normal que l’investisseur cherche à réaliser des profits; c’est le cœur même de l’investissement privé. Mais un contrat peut être parfaitement légal et, pourtant, devenir économiquement discutable lorsque les conditions qui l’ont entouré évoluent de façon profonde. La légalité du contrat ne doit pas empêcher une évaluation périodique à la lumière de l’intérêt national.

Qualifier la situation de « pillage légal » peut sembler excessif, mais cela reflète une interrogation que les autorités ne peuvent plus ignorer: la Mauritanie obtient‑elle un rendement proportionnel à la valeur exceptionnelle de la richesse qu’elle met à la disposition de l’investisseur? D’autant plus que Kinross a élargi son contrôle pour inclure le sud de Tasiast pendant plusieurs décennies à venir. Dans ces conditions, les Mauritaniens sont en droit d’exiger des réponses précises: quel est le volume réel de production d’or annuel?

Quelle quantité figure dans les concentrés exportés? Quels sont les coûts de production effectifs? Quelle marge bénéficiaire est réalisée par once?

Quelle est la nature du contrôle étatique sur les quantités, les qualités, les ventes et les recettes déclarées? Ces questions n’ont rien à voir avec le débat politique ou l’hostilité à l’investissement étranger. Elles constituent une exigence fondamentale de transparence dans la gestion d’une richesse collective.

La Mauritanie doit pouvoir connaître exactement ce qui est extrait de son sous‑sol, ce qui est exporté, ce que l’État reçoit et quels profits réalise l’opérateur. Les résultats financiers de Kinross montrent l’importance stratégique de la mine de Tasiast pour le groupe et l’impact très positif de la hausse des cours de l’or sur sa performance. Dans ce contexte, il est tout à fait légitime de s’interroger sur le mécanisme permettant à l’État de percevoir une part des profits exceptionnels générés par ces conditions de marché.

Le principe pourrait être simple: tant que les prix restent dans une fourchette « normale », le contrat demeure tel quel; dès que les prix atteignent des niveaux exceptionnels, une part accrue du rente supplémentaire revient au pays producteur. C’est cette logique de partage des « profits exceptionnels » qui mérite d’être étudiée, plutôt que de se contenter de redevances plafonnées. La question prend encore plus d’ampleur du fait que l’accord de 2020 prévoyait, pour le sud de Tasiast, une contribution gratuite de l’État de 15 %, pouvant être portée à 25 % sous certaines conditions.

Il faut préciser que ce dispositif concernait le sud de Tasiast et non la mine actuellement exploitée, et qu’il n’a pas été intégré de la même façon dans l’accord simplifié signé en juillet 2021. Cette structure contractuelle mérite donc d’être réexaminée à la lumière des nouvelles données du marché. Pourquoi la Mauritanie doit‑elle continuer à appliquer un taux maximal conçu sur la base d’un prix de 1 800 $ l’once, alors que le cours de l’or atteint parfois près de trois fois ce niveau?

Pourquoi ne pas négocier, à l’amiable, un nouveau mécanisme progressif permettant à l’État de bénéficier davantage des périodes de prix exceptionnels, tout en préservant la rentabilité et l’attractivité de l’investissement? Il ne s’agit pas d’expulser Kinross, mais de trouver un nouvel équilibre entre le rendement légitime du capital et le droit légitime de l’État à profiter du rente issu de ses ressources minières nationales. Ce besoin se renforce dans un contexte où la Mauritanie fait face à d’importants besoins en énergie, infrastructures et développement, dans un climat de tensions énergétiques, de difficultés pour la société mauritanienne d’électricité « la Somelec », et d’une inflation attendue autour de 7,5 %.

Dans de telles conditions, il serait difficile d’accepter que l’entreprise investisse principalement sur la plus grande part de la valeur ajoutée créée par la forte hausse du prix de l’or, tandis que l’État et la population ne reçoivent qu’une part limitée. Les visites officielles, les célébrations, les annonces dispersées ou les initiatives sociales de l’opérateur ne peuvent remplacer la question centrale: quel est, en fin de compte, le bénéfice de Tasiast pour le groupe national? Une richesse naturelle ne devient une vraie richesse nationale que lorsqu’elle contribue suffisamment au bien‑être de la population et au développement du pays.

Alors que le prix de l’or atteint des niveaux historiques, la Mauritanie doit examiner de façon réaliste et transparente les conditions d’exploitation de son or. Il est temps d’ouvrir le débat, soutenu par les chiffres, sans préjugés mais aussi sans complaisance. La vraie question n’est pas de savoir si Kinross réalise des profits en Mauritanie; cela est normal pour tout investisseur.

La question est: lorsque la valeur de l’or extrait du sous‑sol mauritanien augmente de façon spectaculaire, la Mauritanie obtient‑elle également des gains suffisants? Si l’entreprise refuse toute évolution du mécanisme de partage du rente, le gouvernement devra étudier sérieusement tous les outils juridiques, fiscaux et contractuels à sa disposition pour défendre l’intérêt national. Le débat éventuel autour de certains actionnaires ou investisseurs de la mine – par exemple Kfankward – pourrait renforcer un argument économique et juridique solide, tout en enrichissant le débat public sur la responsabilité et la gouvernance de cette richesse stratégique.

En fin de compte, la question est simple: qui bénéficie réellement de l’or de Tasiast? Et si la réponse actuelle n’est pas satisfaisante, les autorités mauritaniennes auront‑elles le courage politique de demander à Kinross de revoir ses conditions? Tasiast n’est pas seulement une mine rentable pour une multinationale; c’est une partie du patrimoine national.

Cette richesse doit, avant tout, profiter davantage aux Mauritaniens.

PartagerWhatsAppFacebookX
Sur le même sujet