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La tentation canarienne des Mauritaniens : seize ans après, le changement d’échelle

Me voici de nouveau à Las Palmas, une ville que je connais depuis plus de trois décennies et à laquelle une partie de mon parcours humain et professionnel reste attachée. J’y ai notamment exercé,...

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D'après les sources officielles, les Mauritaniens dépensent à Las Palmas pour se loger, se soigner, se restaurer, se déplacer, faire leurs achats et bénéficier de multiples services. Mais en observant ces flux, une autre question me vient immédiatement à l’esprit: quelle part de cette dépense aurait pu rester en Mauritanie si nous avions su offrir chez nous une partie de ce que nos compatriotes viennent chercher ici? Et pourquoi pas Nouadhibou?

La question est d’autant plus légitime que, de l’autre côté de l’océan, nous disposons d’un littoral atlantique exceptionnel, de N’Diago au Cap Blanc. Plages, paysages, climat, espaces naturels: le potentiel existe. Ce qui manque encore, ce sont trop souvent les infrastructures, les services, les loisirs, les capacités d’accueil et, plus largement, cette culture touristique qui transforme un potentiel naturel en véritable destination.

Sur ce point, je ne voudrais surtout pas distribuer les responsabilités en m’en exonérant. Les régimes et gouvernements mauritaniens successifs — y compris un gouvernement auquel j’ai moi-même appartenu, et j’assume donc ma part de cette responsabilité collective — n’ont pas réussi jusqu’ici à créer les conditions permettant à Nouadhibou ou à d’autres localités de notre littoral de constituer une alternative crédible à certaines destinations étrangères. Au lieu de nous étonner de voir les avions à destination de Las Palmas se remplir de Mauritaniens, nous pourrions donc commencer par nous demander: qu’avons-nous fait pour qu’une partie d’entre eux puisse trouver sur les côtes de son propre pays ce qu’elle va chercher ailleurs?

C’est aussi une question économique. Une politique ambitieuse de tourisme intérieur permettrait de retenir dans le pays une partie de ces dépenses et de créer de l’activité, des emplois et des services sur notre littoral. Quand le nombre finit par produire une image Cette massification de la fréquentation estivale fait cependant apparaître une autre question, beaucoup moins présente lorsque j’écrivais mon étude en 2010.

Lorsque quelques personnes se comportent mal au sein d’une présence numériquement réduite, leurs actes restent généralement individuels. Lorsque des centaines de personnes se concentrent périodiquement dans les mêmes lieux, certains comportements finissent, à tort ou à raison, par fabriquer une image collective. Au cours de ce séjour, mais aussi auparavant, j’ai entendu des remarques sur le bruit, le non-respect de la tranquillité du voisinage ou certaines manières d’occuper l’espace public.

Il faut être extrêmement prudent sur ce terrain. D’abord parce qu’il serait injuste de faire porter à la communauté mauritanienne établie aux Canaries, qui a construit pendant des décennies des relations de bon voisinage, la responsabilité de comportements essentiellement liés à une fréquentation saisonnière. Ensuite parce qu’il serait tout aussi injuste d’attribuer à l’ensemble des vacanciers mauritaniens les incivilités de quelques-uns.

Nombreux parmi eux sont ceux qui viennent ici, passent leurs vacances, respectent les lois et les usages du pays d’accueil et repartent sans que leur présence pose le moindre problème. Mais refuser les généralisations ne doit pas conduire à nier ce qui mérite d’être corrigé. On pourra toujours faire valoir — à juste titre — que le touriste mauritanien dépense beaucoup et que commerces, services, cliniques ou propriétaires tirent profit de sa présence.

Mais un peuple ne se présente pas aux autres par son seul pouvoir d’achat. Lorsque nous franchissons une frontière, nous ne voyageons pas seulement avec notre passeport et notre argent. Que nous le voulions ou non, nous emportons avec nous une part de l’image de notre pays: les nations ne durent que par leurs valeurs morales.

Une étude à reprendre, plutôt qu’un texte à rééditer Seize ans après, je mesure finalement combien « La tentation canarienne des Mauritaniens » mériterait moins d’être simplement republiée que d’être entièrement revisitée. Le phénomène que j’avais essayé d’analyser à travers l’histoire de la pêche, du commerce et du voisinage s’est considérablement diversifié. Aux mobilités anciennes se sont ajoutés de nouveaux profils migratoires, la multiplication des résidences, une fréquentation touristique massive, de nouveaux comportements de consommation et de nouvelles perceptions réciproques.

Les Mauritaniens de Las Palmas ont changé. Las Palmas elle-même a changé. Les migrations ont changé.

Les relations entre la Mauritanie, l’Espagne et les Canaries ont, elles aussi, évolué. Il faudrait donc aujourd’hui reprendre ce travail avec des chiffres nouveaux, une enquête de terrain, une sociologie actualisée de la communauté résidente et des flux saisonniers, une évaluation des investissements et des dépenses, mais aussi une étude de l’image que les deux sociétés ont désormais l’une de l’autre. Le même Atlantique continue de séparer les deux rives.

Mais il n’a jamais été seulement une frontière: il est aussi un espace de voisinage. Si la tentation canarienne des Mauritaniens s’est amplifiée en seize ans, le véritable enjeu n’est donc pas de la combattre. Il est de savoir mieux l’accompagner, de préserver le capital de confiance acquis par la communauté installée, d’inviter le visiteur à être attentif à l’image qu’il donne de son pays et, surtout, de construire sur notre propre rive les conditions permettant qu’un jour le Mauritanien puisse trouver chez lui une part de ce qu’il traverse aujourd’hui l’Atlantique pour chercher ailleurs.

Abdel Kader Ould Mohamed

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