Mauritanie : le gaz ne crée pas la richesse à lui seul.
Le Mauritanien a toujours aimé dire que son pays est riche. Et il y a matière à soutenir cette affirmation : du fer, de l’or, du cuivre, une importante richesse halieutique, des terres agricoles et de vastes pâturages, auxquels s’ajoute aujourd’hui une ressource stratégique qui est entrée en phase de production.

Il ressort que l’économie a crû de 5,9 % en 2024, avant de ralentir à 3,6 % en 2025, selon les données de l’Agence nationale de la statistique et de l’analyse démographique et économique, année où la production de gaz a commencé. Le Fonds monétaire international prévoit une croissance d’environ 4,7 % en 2026, tirée par la hausse de la production de gaz et des prix de certaines matières premières. Ces chiffres ne signifient pas que le gaz n’a rien ajouté à l’économie, mais que son impact, à ce stade, ne peut être lu isolément du rendement des autres secteurs et des flux d’investissements publics et privés.
Le gaz commence déjà à laisser une empreinte importante sur le macro‑environnement économique, en soutenant les recettes d’exportation, les revenus publics, les réserves, l’amélioration de la balance des comptes courants et des finances publiques. Ce sont des gains réels, mais ils restent essentiellement une opportunité financière et économique, et non une transformation complète du mode de production de la richesse nationale. Les recettes issues de l’exportation du gaz peuvent élargir la capacité d’investissement de l’État, mais elles ne suffisent pas à elles seules à bâtir une économie plus productive.
La question n’est pas simplement d’augmenter les dépenses, mais de convertir une part substantielle de ces ressources en actifs et capacités productives dont les effets perdureront après le recul de la contribution du secteur gazier: meilleures infrastructures, formation et éducation davantage alignées sur le marché du travail, énergie plus efficace et moins coûteuse, financement élargi du secteur privé, agriculture plus productive, industries de transformation, services exportables. Si une grande partie des recettes est dirigée vers la consommation sans une hausse correspondante de la capacité productive, son impact sera de courte durée et l’économie restera plus vulnérable aux fluctuations des prix, de la production et de la demande extérieure. C’est pourquoi la productivité apparaît comme le maillon qui relie les ressources à la richesse.
Les ressources offrent des potentialités, mais c’est la productivité qui détermine la capacité à transformer ces potentialités en valeur durable. Ainsi, les richesses minières, halieutiques et gazières ne doivent pas rester de simples matières extraites et exportées, mais devenir le socle de chaînes de valeur plus larges, incluant les industries de transformation, les services liés à la production et à l’exportation, les petites et moyennes entreprises, les compétences spécialisées et des emplois plus productifs. Il faut également repenser la notion de productivité du travail.
Une faible productivité n’est pas toujours liée à l’effort du travailleur seul, mais se forme dans un environnement productif intégré: une éducation qui ne fournit pas les compétences requises, une formation professionnelle limitée, un financement coûteux, des infrastructures insuffisantes, une technologie faible et des marchés qui ne récompensent pas toujours le producteur le plus efficace. Augmenter la productivité ne consiste donc pas seulement à demander plus d’effort aux travailleurs, mais à améliorer les conditions qui rendent cet effort plus productif. Lorsque les compétences, l’expertise et la technologie s’accumulent au sein des entreprises, l’investissement dans le capital humain passe d’une dépense sociale à un investissement économique qui renforce la capacité de production de l’économie, au‑delà des secteurs extractifs.
Ce défi se manifeste clairement dans l’agriculture. Posséder des terres et de l’eau ne suffit pas à bâtir un secteur agricole fort; il faut améliorer l’irrigation, l’énergie, les semences, les services agricoles, le stockage, le transport, la transformation et la commercialisation. Quand l’agriculture passe d’une production primaire limitée à des chaînes intégrées de production, de transformation et de distribution, elle devient une base de revenu, d’emplois et de valeur ajoutée plus stable, moins dépendante des aléas climatiques et des interventions ponctuelles.
C’est là le cœur de la politique économique requise: orienter l’investissement vers les secteurs capables d’élargir la base de production, d’accroître la productivité et de créer de la valeur ajoutée, et non simplement d’augmenter les dépenses sans impact productif clair. La vraie différence n’est pas entre une économie qui possède les ressources et une qui ne les possède pas, mais entre une économie qui extrait ses ressources et consomme leurs revenus, et une économie qui les utilise pour bâtir de nouvelles capacités productives. La première peut générer des recettes élevées lorsque les prix ou la production de ses ressources augmentent, mais elle reste plus exposée aux chocs externes.
La seconde construit des secteurs, des institutions et des compétences capables de perdurer et de croître même lorsque les prix des ressources ou leurs conditions de production changent. Le gaz est donc une opportunité historique et une ressource importante, mais il ne suffit pas à lui seul à façonner l’avenir de la Mauritanie. La valeur de cette opportunité dépendra de notre capacité à transformer ses recettes en investissements qui élargissent la base de production, augmentent la productivité, créent des emplois et des revenus, et poussent l’économie vers plus de diversification et de potentiel de croissance.
La vraie richesse ne se mesure pas aux ressources que nous possédons, mais à ce que nous savons en faire. La Mauritanie n’a pas seulement besoin de plus de ressources, mais d’une plus grande capacité à convertir ses ressources en production, la production en valeur, la valeur en revenu et en opportunités, puis en développement durable.