Migration climatique et sécurité humaine en Mauritanie : interaction du climat, des déplacements et des conflits dans la zone du Sahel.
La migration liée au changement climatique est devenue l’une des questions où l’environnement croise l’économie, la société et la sécurité. La sécheresse, l’irregularité des pluies, les inondations et la dégradation des terres et des pâturages n’affectent pas seulement l’environnement, mais…

Ainsi, le lien entre climat et conflit n’est pas direct; les chocs climatiques peuvent accroître les pressions sur les moyens de subsistance et les ressources, tandis que la capacité des institutions et des communautés à gérer ces pressions demeure un facteur déterminant des résultats. Les conflits armés dans les pays du Sahel ajoutent une dimension supplémentaire à cet équilibre. La violence et l’instabilité poussent les populations à chercher des zones plus sûres, tandis que les pressions climatiques peuvent augmenter les besoins des communautés d’accueil.
Lorsque les flux humains se concentrent dans des zones limitées, la demande en eau, en nourriture, en logement, en emploi et en services augmente, faisant se croiser mobilité et enjeux de développement local et d’intégration des nouveaux arrivants. La ville de Rosso illustre concrètement ce croisement. Située à la frontière mauritanienne‑senegalaise, Rosso constitue un espace de mobilité économique et sociale le long du fleuve Sénégal, attirant des migrants actifs dans divers secteurs – agriculture, élevage, commerce, construction.
L’enquête de l’OIM sur les migrants à Rosso, réalisée du 28 décembre 2025 au 3 janvier 2026, a recensé 975 migrants. Les résultats montrent que 92 % d’entre eux considèrent la Mauritanie comme leur destination finale, et 80 % déclarent ne pas vouloir la quitter. Ces données soulignent l’importance des villes et des zones frontalières comme espaces d’établissement et d’emploi, et non seulement comme points de transit.
Elles révèlent également la complexité des motivations: les Sénégalais migrent majoritairement en raison du manque d’opportunités économiques et de l’instabilité, les Maliens sont surtout poussés par l’instabilité et les conflits, tandis que les Gambiens citent davantage la discrimination et la violence. Dès lors, classer les personnes séparément comme « migrants économiques », « migrants climatiques » ou « déplacés par le conflit » ne reflète pas toujours la réalité des ménages affectés simultanément par plusieurs facteurs. Le cas mauritanien met aussi en évidence une dimension importante du lien climat‑mobilité: la disparité de la capacité à se déplacer.
Certaines familles peuvent migrer à la recherche d’emploi, d’eau ou de pâturages, tandis que d’autres peinent à supporter les coûts du déplacement et restent dans des zones soumises à des pressions environnementales et économiques croissantes. Il faut donc prendre en compte les personnes qui, malgré le besoin, ne peuvent pas se déplacer. Inversement, la mobilité peut être un outil d’adaptation: le déplacement d’une famille vers une zone offrant des emplois ou des ressources, le recours à la mobilité saisonnière, ou l’envoi de membres travailler ailleurs, permettent de diversifier les revenus et de réduire la dépendance à une seule source.
Dans cette perspective, la mobilité organisée et sécurisée peut être envisagée comme une option d’adaptation, aux côtés d’investissements visant à améliorer les conditions économiques et les services de base dans les zones d’origine. Le concept de sécurité humaine prend alors une importance particulière, car il élargit la protection de la personne pour inclure, en plus de la sécurité face à la violence, les conditions de vie essentielles et la capacité d’accès à l’eau, à la nourriture, à la santé, aux revenus et à un environnement sûr.¹ Faire face à ces transformations nécessite de renforcer l’intégration des politiques climatiques, migratoires, de développement et de gestion des ressources naturelles. Des systèmes d’alerte précoce, le couplage de données climatiques avec les informations de mobilité et de déplacement, ainsi que la surveillance des zones soumises à une pression accrue sur l’eau et les pâturages, peuvent améliorer la préparation et la prise de décision en temps opportun.
Des mécanismes de dialogue et de coordination locale peuvent également jouer un rôle crucial dans la prévention des tensions liées à l’usage des ressources. La gestion de l’eau revêt une importance particulière, car sa disponibilité est directement liée à l’agriculture, à l’élevage, à la stabilité humaine et à la mobilité. Poursuivre les investissements dans les infrastructures hydrauliques, la gouvernance locale et le partage des ressources peut ainsi jouer un double rôle: soutenir l’adaptation au changement climatique et renforcer la stabilité sociale.
L’organisation de la mobilité pastorale constitue également un élément d’adaptation aux conditions climatiques. Elle peut inclure la diffusion d’informations sur l’état des pâturages et de l’eau, la protection des corridors pastoraux, la gestion des points d’eau et le renforcement des échanges entre communautés sédentaires et mobiles. Cette approche proactive rend la mobilité plus prévisible et réduit les risques de conflits liés à l’usage des ressources.
L’étude de l’expérience mauritanienne conduit à un modèle analytique articulé autour de cinq boucles interconnectées: climat, moyens de subsistance, mobilité humaine, fragilité et conflit. Le choc climatique affecte les ressources; les ressources influencent les moyens de subsistance; la dégradation des moyens de subsistance modifie les options de mobilité; la mobilité peut à son tour exercer de nouvelles pressions sur les zones d’accueil. En revanche, la mise en place de mécanismes efficaces de gestion des ressources et de résolution des différends peut transformer la mobilité en un moyen d’adaptation et renforcer la résilience.
Cette approche gagne en pertinence dans le contexte persistant des crises dans le Sahel. Les flux humains provenant de zones affectées par les conflits ou les crises économiques et environnementales peuvent se diriger vers des pays plus stables, dont la Mauritanie. Il devient alors crucial de renforcer la capacité à anticiper les évolutions des schémas de mobilité et à estimer les besoins des zones d’accueil, afin d’intégrer ces éléments dans la planification du développement et de l’aide humanitaire.
Cela implique de développer une base d’information intégrée sur le climat, la migration, les déplacements, la mobilité pastorale et les ressources naturelles, permettant d’identifier les zones les plus exposées à la fragilité et de cibler les programmes et les investissements avec plus de précision. La coopération avec les organisations internationales et les partenaires régionaux peut contribuer à enrichir les connaissances, les données et les capacités des institutions nationales et locales en matière de mobilité humaine liée au climat. Ainsi, le défi ne consiste pas à stopper la mobilité humaine induite par les transformations climatiques et sécuritaires, mais à la comprendre et à la gérer de façon sûre et organisée, afin de réduire les risques et de renforcer la capacité d’adaptation.
La migration et la mobilité peuvent résulter de pressions multiples, mais elles peuvent également faire partie des stratégies d’adaptation aux changements climatiques lorsque les conditions favorisent le déplacement, l’établissement et l’emploi. Construire une approche intégrée de la migration climatique en Mauritanie implique de passer d’un lien direct entre climat et migration à une compréhension plus large des relations entre climat, moyens de subsistance, mobilité, fragilité et conflit. La sécheresse, les inondations et la dégradation des terres ne se traduisent pas automatiquement en migration ou en conflit; leurs effets traversent les moyens de subsistance, la capacité d’adaptation et la capacité de mobilité, puis interagissent avec les contextes économiques, sociaux et sécuritaires.
Par conséquent, investir dans l’adaptation climatique, la gestion des ressources, l’alerte précoce et la gouvernance locale ne constitue pas seulement une réponse aux défis environnementaux, mais représente également un investissement dans la sécurité humaine, la stabilité et le développement durable. La Mauritanie se distingue par sa capacité à combiner l’expertise traditionnelle en matière de mobilité et d’adaptation aux changements climatiques avec les outils modernes d’alerte précoce, de gestion des ressources et de données, permettant de transformer la mobilité humaine d’une source potentielle de pression en un facteur de résilience face aux transformations climatiques et sécuritaires qui traversent le Sahel. Références: • International Organization for Migration (IOM), Displacement Tracking Matrix (DTM), Mauritania – rapports et données sur la mobilité humaine, les déplacements, la migration et la mobilité pastorale en Mauritanie.
• International Organization for Migration (IOM‑DTM), Évaluation de la mobilité pastorale dans le contexte du changement climatique, rapports d’évaluation de la mobilité pastorale dans le sud et l’est de la Mauritanie, notamment Guidimagha et Hodh Ech Chargui. • International Organization for Migration (IOM‑DTM), Transhumance Tracking Tool – Mauritania, rapports de suivi de la mobilité pastorale et d’alerte précoce. • International Organization for Migration (IOM‑DTM Mauritania), Rapport de profilage des migrants en Mauritanie – Rosso, période de collecte: 28 décembre 2025 – 3 janvier 2026.
• International Organization for Migration (IOM), Climate Change and Human Mobility, documents de l’organisation sur le lien entre changement climatique, migration, déplacements et adaptation. • Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC), Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability, Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report, Cambridge University Press, 2022. • World Bank, Groundswell: Preparing for Internal Climate Migration, Washington, D.C., 2018.
• World Bank, Groundswell Part II: Acting on Internal Climate Migration, Washington, D.C., 2021. • United Nations Development Programme (UNDP), Human Development Report 1994, Oxford University Press, 1994. ¹ Le Programme des Nations Unies pour le développement définit la sécurité humaine dans le Rapport sur le développement humain de 1994 comme un concept centré sur la protection des personnes contre les menaces chroniques – faim, maladie, oppression – et contre les perturbations soudaines des modes de vie quotidiens, se distinguant ainsi de la notion de sécurité traditionnelle qui se focalise principalement sur la protection de l’État contre les menaces militaires, en plaçant l’individu, son bien‑être et sa sécurité au cœur des préoccupations.