Deux ponts… et une seule pluie.
La pluie est tombée sur Nouakchott ces jours-ci, révélant en une seule nuit ce que dix cérémonies d’inauguration ne dévoilent pas. Deux ponts modernes, dans une même ville, sous le même ciel, dans la même nuit. Le premier a été construit par une entreprise chinoise, et la pluie l’a traversé comme elle le fait…

Il ressort que elle provient de tuyaux dimensionnés selon l’intensité de la pluie, et non selon le reste du budget, d’un débouché final qui sait où l’eau doit aller après avoir quitté le pont. Tout cela est invisible, et c’est là le cœur du problème. Nous célébrons ce qui se voit.
Nous coupons la bande‑bitume du pont, nous prenons des photos sous ses piliers, et aucun d’entre nous n’a jamais découpé une bande‑bitume sur un canal de drainage. Le béton brille sur les photos, mais le tuyau enterré ne reçoit aucun applaudissement. Lorsque le temps ou l’argent manque, la première chose à réduire est ce que personne ne voit.
Puis vient la pluie, unique inspectrice qui ne se laisse ni flatter ni ménager, et qui ouvre le dossier complet en une nuit. La vérité, c’est que l’entreprise chinoise n’a pas échoué parce qu’elle était chinoise, mais parce qu’un système complet s’est opposé à la remise d’un travail incomplet. L’entreprise locale n’a pas échoué parce qu’elle était locale, mais parce qu’un système complet l’a soutenue et l’a acceptée.
Qui a conçu? Qui a revu? Qui a surveillé?
Qui a signé la réception? Et qui a payé intégralement un travail inachevé? L’échec ici ne porte pas le nom d’une seule société, mais de nombreuses signatures.
Et moi, en tant qu’ingénieur, je sais que certaines de ces signatures peuvent être de ma propre main. Je n’écris pas cela pour nous flageller, mais parce que je sais qu’il existe dans ce pays des ingénieurs, des ouvriers et des entrepreneurs capables de bâtir un pont que l’eau reconnaît sous ses arches. Il ne nous manque ni l’esprit ni la main.
Il nous manque le respect de ce qui est sous terre comme de ce qui est au-dessus, et la compréhension que la qualité n’est pas ce que le responsable voit lors de l’inauguration, mais ce que le citoyen voit sous la pluie. Les villes ne se mesurent pas à la hauteur de leurs ponts… mais à ce qui se passe dessous quand il pleut.