Le nouveau gouvernement Ghazouani… Réorganisation des cartes du pouvoir entre une succession différée et une éventuelle troisième mission.
Les implications du nouveau gouvernement en Mauritanie ne se sont pas limitées à la démission de ministres et à l’arrivée de nouveaux, mais ont rouvert la question la plus sensible du paysage politique : que veut Mohamed Ould Ghazouani pour la période postérieure à son second mandat ?

D'après les sources officielles, il est difficile de fournir une réponse décisive à une telle interrogation, mais l’examen des noms portés par la nouvelle équipe, ainsi que les changements intervenus dans des secteurs souverains, permet d’avancer une hypothèse digne de discussion… Cette gouvernement pourrait, au‑delà de ses missions exécutives, constituer une partie d’un rééquilibrage politique en vue d’un scénario dont le président n’a pas encore clairement exprimé sa position publique. La nouvelle formation a ainsi écarté Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine, connu sous le nom de « Ould Ahwirthi », du ministère de l’Intérieur, tout comme Hanena Ould Sidi du ministère de la Défense – deux noms souvent cités par certains observateurs comme des candidats potentiels à la succession d’El Ghazouani. En contrepartie, le portefeuille de l’Intérieur a été confié à El Moctar Ould Ahmed Bousif, un changement qui revêt une importance particulière compte tenu de la nature de ce secteur et de son rôle dans la gestion des affaires publiques et les relations avec les acteurs politiques.
Écarter ces candidats et modifier les postes d’influence ne doit pas être interprété comme une preuve de leur exclusion définitive de la course à la succession, ni comme la certitude que leur présence au sein du gouvernement était initialement liée à la préparation d’une succession présidentielle. Leur retrait à ce moment‑ci ajoute toutefois un nouvel élément au débat sur les contours de la prochaine phase. Le ministère de l’Intérieur n’est pas une simple enveloppe administrative; il est lié à la gestion territoriale, à la décentralisation et au développement local, et occupe une place centrale dans le réseau de relations entre le pouvoir central et les acteurs locaux.
Le ministère de la Défense, quant à lui, est rattaché à une institution souveraine dotée d’un poids particulier dans la structure de l’État mauritanien. Ainsi, le remplacement des deux ministres ne concerne pas uniquement les noms, mais implique également une redistribution des points d’influence au sein de l’appareil exécutif. Néanmoins, cette mesure à elle seule ne suffit pas à démontrer l’existence d’un plan précis de succession, ni à identifier la personnalité qui pourrait faire l’objet d’un accord interne.
Le fait que le ministre de l’Intérieur soit désormais El Moctar Ould Ahmed Bousif revêt une signification supplémentaire lorsqu’on le situe dans le contexte de ses relations personnelles et politiques avec des figures influentes de l’opposition. Ces liens pourraient lui offrir une marge de manœuvre pour dialoguer avec des acteurs difficilement accessibles via les canaux gouvernementaux traditionnels, et contribuer à rapprocher les points de vue en vue du dialogue politique attendu. L’importance de cette hypothèse augmente si le dialogue prévu devait dépasser les dossiers de nature socio‑économique et administrative pour aborder des questions politiques et constitutionnelles plus sensibles.
La participation de forces d’opposition influentes pourrait conférer au dialogue un poids politique plus large, et ses conclusions pourraient ouvrir le débat sur les règles de la concurrence politique et l’avenir des institutions constitutionnelles. Il convient toutefois de distinguer la capacité potentielle à communiquer avec l’opposition d’une éventuelle mission politique visant à la rallier à un projet précis. La nomination d’Ould Bousif ne prouve pas que sa mission première soit de convaincre l’opposition de participer, et la participation au dialogue ne signifie pas nécessairement l’acceptation d’une révision constitutionnelle permettant à El Ghazouani de briguer une troisième mandature.
Cependant, la conjonction du remaniement à la tête du ministère de l’Intérieur et de la persistance des discussions sur le dialogue, à un moment où le débat sur la succession du président se ravive, rend cet aspect digne d’un suivi attentif. La question ne porte pas seulement sur les participants au dialogue, mais aussi sur les sujets qui y seront abordés, ainsi que sur les limites que les accords éventuels pourraient rencontrer. Gouvernement de continuité ou gouvernement de succession?
La nouvelle composition envoie des signaux contradictoires. D’une part, plusieurs ministres conservent leurs portefeuilles, et El Moctar Ould Diay reste à son poste de ministre d’État, ce qui reflète une certaine continuité dans la direction de l’appareil exécutif. D’autre part, les changements touchent des portefeuilles majeurs – l’Intérieur, la Défense, la Santé, les Affaires islamiques, l’Énergie et le Pétrole – ainsi que d’autres ajustements dans la structure de l’équipe gouvernementale.
Ce mélange de continuité et de changement autorise deux lectures qui ne s’excluent pas mutuellement. Le gouvernement pourrait être avant tout orienté vers l’amélioration de la performance exécutive et la redistribution des responsabilités, tout en maintenant l’équipe qui met en œuvre le programme du président. Il pourrait également servir d’instrument pour rééquilibrer les forces au sein du pouvoir, ajuster les relations avec les partis politiques et se préparer à diverses éventualités qui précéderaient la fin du deuxième mandat.
Dans cette seconde lecture, il n’est pas nécessaire que le président ait déjà décidé de se représenter; il suffit qu’il souhaite conserver une marge de manœuvre large et ne ferme pas prématurément une voie politique qui pourrait lui être utile plus tard. Sous cet angle, le gouvernement peut être perçu comme capable de servir à la fois le scénario de continuité et celui de succession, sans constituer une preuve irréfutable que l’une des deux options soit déjà scellée. Pourquoi El Ghazouani ne tranche‑t‑il pas sa position dès maintenant?
Un facteur politique majeur pourrait expliquer le maintien du flou quant aux intentions du président, à savoir l’annonce d’une non‑candidature longtemps avant la fin du mandat, ce qui pourrait coûter cher à sa position au sein du système. S’il déclarait aujourd’hui qu’il ne briguerait pas une troisième mandature, son entourage politique commencerait à chercher un remplaçant, les calculs de certains acteurs se tourneraient vers la période post‑présidentielle, et la capacité de la présidence à garder les différentes parties liées à ses décisions et à ses estimations diminuerait progressivement. Le président pourrait alors, aux yeux de certains de son entourage, passer d’un rôle de décisionnaire à l’heure actuelle à un rôle dont les calculs se concentrent sur la manière d’organiser la phase suivante.
Cela explique pourquoi une annonce précoce de non‑candidature pourrait être politiquement coûteuse. Un président qui dispose encore de temps en fonction peut préférer garder ses options ouvertes, plutôt que d’envoyer un signal précoce qui pousserait les acteurs politiques à réorganiser leurs loyautés et leurs calculs. À l’inverse, le fait de ne pas annoncer de non‑candidature ne prouve pas qu’El Ghazouani envisage de se représenter.
Le silence peut faire partie de la gestion de la phase, ou servir à éviter l’ouverture d’un conflit prématuré autour de la succession, ou refléter simplement l’absence de décision définitive. Troisième mandature… hypothèse sans résultat Si le prochain dialogue politique porte sur des réformes constitutionnelles, le degré de leur lien avec les mandats présidentiels constituera l’un des tests fondamentaux pour interpréter son orientation. Si le débat se limite à d’autres dossiers ou aboutit à des accords qui ne touchent pas aux contraintes constitutionnelles en vigueur, la signification sera tout à fait différente.
En tout état de cause, la simple participation de l’opposition, ou le rapprochement de certaines de ses figures avec des responsables du pouvoir, ne suffit pas à conclure à un accord visant à préparer une troisième mandature. Une telle conclusion exigerait des preuves allant au‑delà des relations personnelles et des interprétations liées aux nominations. De plus, la discussion autour d’une éventuelle troisième mandature reste encadrée par la Constitution actuelle, qui fixe le nombre de mandats présidentiels.
Toute tentative de modifier ces règles soulèverait des questions juridiques et politiques indépendantes qui ne peuvent être éludées par un simple accord de dialogue. En résumé, la nouvelle composition ne révèle pas nécessairement la décision d’El Ghazouani, mais montre que la porte reste ouverte à plusieurs lectures de l’avenir du pouvoir. L’écartement d’Ould Ahwirthi et d’Ould Sidi, la nomination d’Ould Bousif à l’Intérieur, ainsi que le maintien du ministre d’État et de plusieurs ministres, sont des éléments qui peuvent être interprétés comme un réarrangement des centres d’influence et une gestion des équilibres.
Cependant, on ne peut pas affirmer que le gouvernement a été formé pour préparer une troisième mandature, ni le considérer comme la preuve que le président se prépare à transmettre le pouvoir à un successeur. Le cœur de la phase actuelle pourrait simplement consister à garder les deux scénarios – continuité ou succession – en jeu jusqu’à ce que les contours du dialogue se précisent, que les positions des forces politiques émergent et que le moment de la décision approche. Dans le cas d’El Ghazouani, la question la plus pressante ne serait peut‑être pas de savoir s’il annoncera sa candidature aujourd’hui, mais jusqu’où il pourra maintenir son entourage politique uni et ses options ouvertes avant d’être contraint de trancher l’avenir de la présidence.