Politique·

L’arabe au ministère du ministre de la Culture : entre les exigences de la Constitution, la crainte de l’exclusion et le test d’un État multilingue.

Ahmed Mohamed Hamada – écrivain et analyste politique a réédité la circulaire publiée par le ministre de la Culture, des Arts, de la Communication et des Relations avec le Parlement, Mohamed Ould Babane, le 20 octobre 2026, concernant l’usage de la langue arabe dans les correspondances et les mémorandums…

AI
Alakhbar.infoTraduit de l'arabe
Lire sur Alakhbar.info
Photo Alakhbar.info

D'après les sources officielles, la Mauritanie est une société plurilingue, et les parcours éducatifs et professionnels de ses citoyens se sont construits de façon inégale selon la langue de formation. De nombreux fonctionnaires et professionnels ont reçu une grande partie de leur enseignement en français, le maîtrisant à l’écrit et dans la rédaction administrative, sans nécessairement posséder le même niveau en arabe écrit. Pour eux, le passage soudain à une correspondance exclusivement en arabe peut représenter un véritable défi professionnel, surtout lorsqu’il s’agit de rédiger des rapports techniques, des documents juridiques ou des mémoires nécessitant une précision terminologique.

Il faut distinguer deux revendications: 1. **L’objection au principe d’utilisation de l’arabe.** Cette position ne nécessite pas d’être justifiée par une préférence pour le français. 2.

**L’objection à la manière d’appliquer la mesure ou à son rythme.** Cette critique est légitime si elle n’est pas précédée de programmes de formation et d’accompagnement, ou si elle entraîne des retards ou des préjudices pour les agents. Il n’est pas équitable de supposer que toute personne réclamant la prise en compte du français s’oppose à l’arabe, ni d’interpréter chaque initiative en faveur de l’arabe comme une forme d’exclusion. Un fonctionnaire qui ne sait pas rédiger en arabe n’est pas nécessairement opposé à la langue; il peut simplement manquer des outils et de la formation adéquats.

Ainsi, le succès d’une politique linguistique ne se mesure pas uniquement au nombre de documents rédigés en arabe, mais aussi à la capacité des agents à les produire avec exactitude, à la continuité du service public et à la prévention de nouvelles inégalités liées aux différences éducatives. **Quatrième: que faire pour les agents qui ne connaissent pas l’arabe ou ne le maîtrisent pas à l’écrit?** C’est la question pratique la plus cruciale du débat. Si le circulaire s’adresse aux responsables et aux structures rattachées au ministère, la responsabilité de le respecter incombe d’abord à ces entités.

Lorsque des difficultés apparaissent chez certains agents, la réponse doit être administrative et formatrice, et non laissée à des initiatives individuelles qui risqueraient de créer des disparités d’application. Quatre mécanismes complémentaires peuvent être envisagés: 1. **Formation progressive:** organiser des cours d’arabe administratif, axés sur la rédaction de courriers, rapports, mémoires, procès‑verbaux et terminologie spécialisée.

2. **Soutien rédactionnel:** créer des unités ou des équipes de relecture et de traduction au sein du ministère, afin d’aider les agents qui ont besoin d’un appui linguistique et de garantir la conformité des documents avant leur transmission au cabinet. 3.

**Guides et modèles normalisés:** fournir des modèles prêts à l’emploi pour les correspondances administratives courantes, accompagnés de glossaires de termes techniques et juridiques, afin d’éviter que chaque agent parte de zéro. 4. **Phase de transition clairement définie:** établir un calendrier raisonnable pour la mise en œuvre complète, avec un suivi des difficultés et des ajustements, plutôt que de se contenter de publier les instructions et d’attendre une conformité uniforme.

Ces mesures ne signifient pas un abandon de l’arabe, mais une transformation de l’obligation formelle en une capacité institutionnelle réelle. Quant aux citoyens qui ne connaissent pas l’arabe, il ne faut pas confondre leur situation avec celle des agents chargés de rédiger des documents officiels. Le circulaire, d’après les informations disponibles, ne constitue pas une interdiction générale de communiquer avec l’administration dans d’autres langues.

Il est préférable que les services d’accueil et d’orientation restent accessibles dans les langues que les usagers comprennent, selon des modalités administratives appropriées, afin que la langue ne devienne pas un obstacle à l’accès aux services ou à la présentation de réclamations. **Cinquième: le ministre réussira‑t‑il à appliquer la décision?** Il est impossible de prédire avec certitude le succès ou l’échec du circulaire, mais on peut identifier les conditions qui influenceront ses résultats. * **Clarté du champ d’application:** quels organes sont tenus de le respecter?

quels types de documents sont concernés? comment seront traitées les correspondances contenant des termes techniques ou des références dans une autre langue? * **Disponibilité des compétences et des moyens:** publier des instructions est plus simple que changer les pratiques quotidiennes, surtout dans les institutions où les modèles, les procédures et les archives sont largement rédigés en français.

* **Suivi institutionnel:** si la mesure dépend uniquement de l’engagement du ministre actuel, son impact risque de diminuer avec le changement de responsables ou de priorités. En revanche, si elle est intégrée aux systèmes de travail, à la formation et à l’évaluation, elle pourra se stabiliser. * **Évaluation basée sur des indicateurs concrets, tels que:** * le pourcentage de correspondances rédigées en arabe selon les normes établies, * la qualité de la rédaction et la précision terminologique, * le temps de traitement des dossiers avant et après la mise en œuvre, * le degré de satisfaction des agents formés et du soutien linguistique, * l’absence de blocages ou de fermeture des canaux de communication avec les usagers.

Si le ministre souhaite faire de son secteur un modèle d’utilisation de la langue officielle, l’expérience gagnera en crédibilité si elle s’accompagne de la diffusion de bons exemples de documents administratifs en arabe, de la mise à disposition des ressources nécessaires et de la documentation des résultats et des difficultés rencontrées. L’extension du circulaire à d’autres secteurs devra tenir compte des spécificités de chaque domaine et s’appuyer sur un cadre réglementaire clair garantissant la cohérence de la pratique administrative à l’échelle nationale. **Sixième: l’intelligence artificielle constitue‑t‑elle un obstacle ou une opportunité pour la mise en œuvre?** Un nouveau facteur apparaît dans le débat sur l’arabisation: le développement rapide des outils de traduction automatique et d’intelligence artificielle.

Aujourd’hui, il est possible de traduire de nombreux courriers et rapports du français vers l’arabe en quelques secondes ou minutes, puis de les réviser et de les finaliser. Les outils numériques peuvent également aider à uniformiser la terminologie, à extraire des informations des documents et à produire des brouillons de correspondances administratives. Cela réduit une partie des obstacles qui rendaient le passage à l’arabe coûteux et lent.

Cependant, il ne faut pas surestimer les capacités de ces outils; la traduction rapide ne garantit pas toujours la précision, surtout pour les textes juridiques, financiers ou techniques, ou pour les documents contenant des concepts locaux et une terminologie spécialisée. L’usage de l’IA dans le traitement des documents gouvernementaux implique également le respect de la confidentialité, la protection des données et l’évitement de l’insertion de documents sensibles dans des services non certifiés ou non sécurisés. L’essentiel reste que la traduction ne remplace pas le développement de compétences linguistiques au sein de l’institution.

Un outil peut aider l’agent à préparer un brouillon en arabe, mais il ne dispense pas l’administration de vérifier la pertinence et la justesse du contenu, ni de disposer de personnes capables de valider les textes. Un modèle opérationnel pourrait être le suivant: 1. L’agent rédige le document dans la langue qu’il maîtrise le mieux.

2. Le texte est traduit en arabe à l’aide d’un outil approuvé et adapté au type de document. 3.

Un relecteur compétent en arabe et en terminologie technique vérifie la version traduite. 4. Le document est validé après contrôle de la conformité, en respectant les exigences de confidentialité et de protection des données.

Pour les documents sensibles, il peut être préférable d’effectuer la traduction au sein d’un environnement technologique institutionnel sécurisé, plutôt que de recourir à des outils publics. Ainsi, le manque de temps ou le coût de la traduction ne constituent plus une justification suffisante pour considérer l’usage de l’arabe comme impraticable. L’IA ne supprime pas la nécessité de planifier, former et contrôler; elle rend simplement ces tâches plus réalisables.

**Septième: quel modèle concilie la formalité de l’arabe et le multilinguisme?** Dans le débat mauritanien, la langue devient souvent le drapeau de identités opposées, au lieu d’être le sujet d’une politique publique évaluable. Renforcer l’arabe ne doit pas signifier affaiblir le pulaar, le soninké ou le wolof, tout comme le respect de ces langues ne doit pas entraîner la suppression du statut officiel de l’arabe. La Constitution elle‑même combine les deux principes: elle désigne une langue officielle tout en reconnaissant la pluralité des langues nationales comme patrimoine commun à protéger et à développer.

À partir de ce constat, on peut concevoir une politique linguistique administrative reposant sur cinq piliers: 1. **L’arabe comme langue principale des correspondances officielles**: cadre juridique et administratif clair, terminologie et modèles uniformisés. 2.

**La formation plutôt que la sanction précoce**: offrir aux agents des opportunités réelles d’acquérir les compétences rédactionnelles en arabe. 3. **La traduction comme outil d’accompagnement**: l’utiliser pour faciliter la transition entre les langues, sans en faire une solution permanente qui remplacerait le développement des compétences.

4. **La communication multilingue avec les citoyens**: garantir l’orientation et l’assistance dans les langues que les usagers comprennent, afin de préserver le droit de tous à accéder aux services. 5.

**Le développement des langues nationales**: soutenir leur présence dans l’éducation, la culture et les services appropriés, au lieu de cantonner leur reconnaissance constitutionnelle à un volet symbolique. Ce modèle ne repose pas sur une égalité numérique entre fonctions linguistiques, mais sur une distinction entre la langue de travail officielle de l’État, les langues dont les citoyens ont besoin pour communiquer, et les langues à développer en tant que partie du patrimoine national. La question n’est pas « quelle langue choisir », mais « quelle administration voulons‑nous bâtir »: une qui rend le texte constitutionnel effectif dans la pratique administrative, sans que les différences de parcours éducatif et linguistique deviennent une nouvelle source d’inégalité.

Le ministre, en proposant ce circulaire, soulève une interrogation plus profonde que la simple rédaction de correspondances: comment la Mauritanie peut‑elle faire de sa Constitution une référence réellement appliquée dans l’administration, sans que les disparités éducatives et linguistiques de ses citoyens ne créent de nouvelles formes de différenciation? L’État a le droit de promouvoir l’usage de sa langue officielle, et les défenseurs de l’arabe ont le droit d’exiger que son statut ne reste pas purement théorique. En même temps, la réussite de cette ambition dépend de la reconnaissance que la société ne passe pas d’un système linguistique à un autre du jour au lendemain, et que les agents ne développent pas du jour au lendemain les compétences rédactionnelles nécessaires.

Pour ceux qui craignent l’exclusion, la solution ne réside pas dans l’ignorance du caractère constitutionnel de l’arabe, mais dans la mise en place de garanties pratiques qui empêchent la politique linguistique de devenir un obstacle à l’égalité des chances ou au bon fonctionnement des services publics. À l’ère de l’intelligence artificielle, certaines barrières techniques et financières liées à la traduction s’atténuent, mais le vrai défi demeure l’organisation efficace, la qualité de l’exécution et la volonté de bâtir une administration capable de concilier efficacité et équité. L’arabe ne devient langue d’État que lorsqu’il est réellement utilisé par les institutions, et il ne devient pas un moyen d’exclusion tant que les structures d’accompagnement sont en place.

Le véritable test du circulaire ne sera pas le nombre de documents arrivés au cabinet du ministre uniquement en arabe, mais la capacité du ministère à faire de l’arabe une langue de travail fonctionnelle, tout en maintenant la performance administrative, en respectant la diversité linguistique et en veillant à ce qu’aucun citoyen ne se sente marginalisé par sa langue ou son parcours éducatif.

PartagerWhatsAppFacebookX
Sur le même sujet