Le siège de l’Arabie Saoudite : l’Iran étrangle le monde pour régner sur le Golfe.Par Ould Amar Yahya
En cinq jours, du 6 au 11 octobre 2026, dix-neuf personnes ont péri et plus de trois cent cinquante ont été blessées dans les aéroports d’Abha et de Riyad, sous des missiles et des drones tirés du...

Selon les dernières informations, l’Iran tient Ormuz par sa marine et ses mines, ses alliés tiennent Bab El-Mandeb depuis Périm, et entre les deux la seule voie terrestre est un oléoduc de mille deux cents kilomètres à portée des milices en Irak. La tenaille se referme sur l’économie saoudienne, et par elle sur l’économie mondiale, sans qu’un soldat iranien ait franchi une frontière. Elle se referme aussi sur le calendrier: étranglée par le blocus naval américain, la ligne de vie pétrolière de l’Iran pourrait se tarir vers décembre, selon certains analystes.
Téhéran court donc entre deux asphyxies, la sienne et celle de son voisin, et parie que la monarchie cédera avant la théocratie, prenant l’économie mondiale en otage pour faire pression sur Washington. Le choix des cibles trahit une escalade raisonnée, les infrastructures pétrolières pour peser sur le prix du brut et les finances du royaume, l’oléoduc pour fermer la porte de sortie, les aéroports civils enfin pour atteindre la réputation d’un pays qui a fait du tourisme et des grands événements le visage de sa transformation. Chaque échelon reste attribuable à une milice et nié par l’État qui l’arme.
Ce que veut Téhéran L’Iran ne cherche ni à convertir les sunnites ni à les gouverner; il n’a, pour le moment, ni les moyens ni le désir d’administrer La Mecque. Son ambition est de faire de ses voisins des otages plutôt que des sujets, et elle poursuit trois objectifs. Le premier est un droit de veto sur l’architecture de sécurité de la péninsule.
Chaque frappe sur une base, une ambassade, un aéroport ou un champ pétrolier porte le même message, la protection américaine coûte plus qu’elle ne rapporte. Le jour où Riyad demanderait le départ des forces américaines pour acheter sa tranquillité, l’Iran aurait gagné sa guerre sans traité. Le deuxième est une rente de nuisance.
Qui peut fermer deux détroits et frapper des infrastructures stratégiques détient un actif négociable. Téhéran a déjà conditionné chaque cessez-le-feu à des clauses extérieures à son propre théâtre, le Liban en avril, Ormuz en juillet; il entend désormais que la sécurité du Golfe soit négociée avec lui, par lui et payée à lui. La paix devient un service dont il fixe le tarif.
Le troisième est la parité des verrous: les États-Unis bloquent les tankers iraniens, l’Iran bloque Ormuz, ses alliés bloquent Bab el-Mandeb. Cette symétrie voulue dit au monde que l’économie planétaire est l’otage de l’Iran, et que le premier exportateur de brut servira de caution à la démonstration. L’Iran vise à imposer aux pays sunnites la neutralité armée de la Finlande de la guerre froide, qui gardait son drapeau, son roi et son parlement mais consultait Moscou avant de signer un traité.
L’Iran veut un Golfe finlandisé, une péninsule sans bases, sans coalitions, qui ne finance plus d’adversaires et paie le prix de sa prudence. Le piège de la guerre de religion Le risque d’un affrontement sunnite-chiite existe dans plusieurs pays et il serait irresponsable de le minimiser. Mais l’Iran instrumentalise le fait confessionnel sans en être prisonnier.
Ses alliés houthistes sont zaydites, branche du chiisme que les duodécimains de Qom, majoritaires en Iran, en Irak, au Liban, à Bahreïn et dans la province orientale saoudienne, ont longtemps tenue pour hétérodoxe. Il a financé le Hamas, mouvement sunnite. Il a frappé le Qatar, seule monarchie du Golfe à lui avoir gardé vingt ans d’amitié sincère, parce que le Qatar abrite une base américaine.
La République islamique n’a pas d’amis confessionnels, elle a des instruments et des cibles. La clé de lecture est étatique, pas théologique. Le danger est que les États sunnites attaqués tombent dans le piège qu’on leur tend.
Si Riyad se pose en champion du sunnisme contre l’hérésie, les chiites de sa province orientale, de Bahreïn et du Koweït, citoyens loyaux pour l’immense majorité, deviennent suspects dans leur propre pays, et l’Iran gagne à l’intérieur ce qu’il n’obtient pas de l’extérieur. Le prince héritier MBS, qui a bâti son projet sur la sortie du religieux, redeviendrait le gardien d’une orthodoxie militante, ce qui ruinerait la Vision 2030 plus sûrement que dix frappes sur Abqaiq. Dans une guerre d’États, l’Iran est seul, ruiné, bloqué; dans une guerre de religion, il devient le protecteur de deux cents millions de chiites et l’attaqué de l’histoire.
L’Irak mérite ici une attention particulière, les deux confessions y cohabitent en nombre, l’État et les milices s’y disputent le monopole de la force, et c’est de là que partent les drones qui frappent Médine. Traité en ennemi, il devient une province iranienne; traité en partenaire contrarié, il devient le théâtre où l’Iran perd. Cette différence se joue à Riyad autant qu’à Bagdad, et elle commande de parler au gouvernement irakien avec la fermeté due à un État et la patience due à un partenaire fragile.
Islamabad et Ankara, l'assurance contre le mauvais sinistre L’Arabie saoudite a cherché sa sécurité dans le monde musulman. Le pacte de défense mutuelle signé avec le Pakistan en septembre 2025 a été invoqué dès le 6 mars, quand les missiles iraniens ont touché Riyad, puis élargi à la Turquie le 7 août par l’accord de La Mecque, dont l’article central reprend la clause de l’OTAN qui stipule qu’une attaque contre l’un vaut attaque contre tous. Le bilan tient en deux phrases.
Le 10 septembre, Islamabad déclarait qu’aucune réponse militaire immédiate n’était envisagée; Ankara avait précisé, dès le lendemain de la signature, que le pacte ne visait ni l’Iran ni aucun autre pays. C’est que le pacte de La Mecque assure contre l’invasion par un État. Redoutable face à une colonne blindée franchissant une frontière, il dissuade réellement une agression iranienne directe.
Mais nul ne menace d’envahir le Hijaz; on menace de le frapper depuis le Yémen et l’Irak avec des engins à trois mille dollars pièce. Le royaume a souscrit une police contre l’incendie pour se protéger d’une inondation. Les garants, du reste, ont leurs propres raisons de rester prudents.
Le Pakistan partage neuf cents kilomètres de frontière avec l’Iran, abrite une forte minorité chiite, affronte une insurrection baloutche que Téhéran peut attiser, et surtout joue les médiateurs entre Washington et Téhéran: on ne peut être à la fois l’arbitre et le garde du corps d’un des joueurs. La Turquie est membre de l’OTAN, commerce avec l’Iran, poursuit en Syrie et en Libye ses intérêts propres, et son président a fait de l’équilibre entre tous les acteurs une méthode de gouvernement. Israël, l'allié que l'on ne peut nommer Israël connaît les sites de lancement des Houthis, leurs dépôts d’armes et leurs chaînes d’approvisionnement; il dispose d’une aviation à long rayon d’action, d’une défense antimissile éprouvée par des milliers d’interceptions et d’un renseignement efficace.
Tout plaide pour une alliance, sauf la politique. Le moment est pourtant paradoxal, jamais l’intérêt stratégique des pays sunnites n’a autant convergé avec celui d’Israël. Après le génocide à Gaza et l’extension des opérations israéliennes au Liban et en Syrie, les stratèges de Riyad tiennent l’Iran et Israël pour deux puissances révisionnistes dont le conflit déstabilise un Golfe qui n’y a pas pris part.
MBS a répété en Amérique qu’il souhaitait rejoindre les accords d’Abraham, à condition d’un chemin irréversible vers un État palestinien; Washington a répondu, le 23 juillet, en subordonnant l’accord nucléaire américano-saoudien à cette adhésion. Le pont est tendu des deux côtés, et personne ne l’emprunte. La trajectoire praticable ne commence pas par la normalisation.
Elle passe par une coalition de nécessité à trois étages, dont chacun se suffit et prépare le suivant. Le premier est technique - intégration des défenses aériennes via le commandement central américain, qui couvre déjà les deux pays; partage du renseignement sur les trajectoires, les rampes et les transferts maritimes iraniens vers le Yémen; fourniture de systèmes anti-drones israéliens par intermédiaires. Rien de cela n’exige une ambassade.
Le deuxième est opérationnel - une division du travail où Israël frappe les capacités houthistes et la logistique iranienne en mer Rouge pour ses propres motifs, Eilat et sa navigation étant menacées, tandis que le royaume conduit avec ses alliés locaux la reconquête de la côte yéménite. Nul besoin de reconnaître la coordination pour qu’elle existe. Israël y gagne un théâtre où l’Iran s’épuise, Riyad un bras armé qu’il ne peut se donner.
Le troisième est politique et public. Un monde sunnite et Israël combattant côte à côte pendant que la Knesset légifère sur l’annexion de la Cisjordanie offrirait à Téhéran la victoire qu’il cherche. La clé reste l’initiative de paix arabe de 2002, reconnaissance pleine contre État palestinien, texte que Riyad a écrit et peut ressortir du tiroir.
Le prix pour Israël est un calendrier contraignant vers la souveraineté palestinienne, le gel de l’annexion, le retrait des territoires saisis au Liban et en Syrie. En échange, ce qu’aucune victoire militaire ne lui donnera, l’intégration dans une architecture de sécurité régionale dont l’Iran serait exclu. Israël doit comprendre que cette concession n’est pas un cadeau fait à Riyad, mais une protection pour lui-même.
Si l’Arabie saoudite finit par céder au siège, l’Iran obtient un Golfe neutralisé, sans bases américaines ni coalition, et retrouve des ressources, des routes et des mains libres pour reporter tout son effort sur le front israélien. L’Arabie saoudite qui tient est le premier rempart d’Israël; l’Arabie saoudite qui plie en serait la première brèche. Riyad doit comprendre que la hiérarchie de ses périls a changé, ce qui tue aujourd’hui des Saoudiens dans les aéroports ne vient pas de Jérusalem.
L’allié qu’on ne peut nommer est celui qu’il faudra, à terme, pouvoir nommer, et c’est à Israël de rendre ce nom prononçable. Une stratégie d'État en sept piliers La réponse saoudienne doit tenir en une doctrine lisible par ses alliés, ses adversaires et son peuple, elle doit refuser le duel sur le terrain choisi par l’Iran et déplacer le combat là où le royaume peut gagner. Nommer la menace – Faire inscrire Ansar Allah et les milices du Hachd impliquées sur les listes terroristes du CCG, de la Ligue arabe et de l’OCI, en s’appuyant sur la résolution 2817 et sur les morts d’octobre.
Porter au Conseil de sécurité la responsabilité de l’État fournisseur, non celle de ses sous-traitants. Bab El-Mandeb avant Ormuz – Ormuz ne rouvrira que par un accord américano-iranien que Riyad ne contrôle pas; le centre de gravité de la guerre est Périm. L’île et Moka peuvent être reprises par une opération amphibie des forces du gouvernement yéménite, appuyées par l’alliance maritime fondée en juillet, par l’Égypte dont le canal est en jeu, et par les frappes israéliennes sur les capacités houthistes.
C’est rouvrir la veine occidentale et briser la symétrie des détroits sur laquelle repose tout le calcul de Téhéran. L’économie de l’interception – Abattre un drone à trois mille dollars avec un missile à trois millions est une défaite comptable que l’adversaire a comprise. Il faut une défense à couches, radars à basse altitude, brouillage, canons, intercepteurs bon marché, en s’appuyant sur l’industrie turque et l’expérience pakistanaise, les deux alliés devenant fournisseurs plutôt que garants.
Aéroports et terminaux exigent une protection dédiée, car c’est là qu’on frappe désormais. L’Irak, endiguer sans rompre – Soutenir Bagdad dans sa reprise en main des milices, conditionner les investissements saoudiens au démantèlement des capacités de lancement, obtenir des observateurs sur les sites saisis, et ne jamais frapper l’Irak sans l’accord de l’Irak. L’objectif est un État assez fort pour qu’on lui demande des comptes, non une province iranienne qu’on ne peut que bombarder.
Le temps est contre Téhéran – L’horloge joue pour le royaume s’il tient, la ligne de vie pétrolière iranienne se tarit vers la mi-décembre en raison du blocus américain, selon les analystes. L’Iran n’aura donc plus les moyens financiers pour armer ses proxies, il doit savoir que sa reconstruction dépendra des capitaux de ceux qu’il bombarde. Israël, la coalition par étages – Intégration technique immédiate, coordination opérationnelle, alliance publique contre un calendrier palestinien contraignant.
La séquence donne aussi au royaume son levier sur Washington, puisque le président américain a lui-même lié accord nucléaire et normalisation. Le pacte intérieur – Refuser toute lecture confessionnelle du conflit, protéger les citoyens chiites comme des citoyens, poursuivre l’ouverture de la société. La Vision 2030 doit rester la réponse à Téhéran, pas sa victime.
Ces sept piliers forment une stratégie asymétrique. Là où l’Iran frappe des installations, le royaume reprend un détroit; où il instrumentalise une confession, le royaume mobilise des États; où il mise sur le temps court, le royaume parie sur le temps long. Et là où l’Iran compte sur la solitude saoudienne, le royaume bâtit une coalition dont la pièce décisive, par un paradoxe que l’histoire affectionne, est l’État que la rue arabe tient encore pour l’ennemi.
Enfin, les empires meurent rarement de leurs ennemis, ils meurent de la réponse qu'ils leur donnent. L'Arabie saoudite affronte aujourd'hui un siège conçu par un adversaire plus pauvre, plus isolé et plus désespéré qu'elle, mais qui a l'avantage de la cohérence. Téhéran sait ce qu'il veut, un Golfe neutralisé, et il a choisi ses instruments en conséquence.
Riyad doit opposer à cette cohérence une cohérence supérieure. Cela suppose de renoncer à trois illusions. L'illusion que la protection américaine suffira, alors que Washington négocie par-dessus la tête du Golfe y compris avec les Houthis.
L'illusion que la solidarité musulmane se changera en divisions blindées, alors que le pacte de la Mecque ne vaut que par ses fournitures. L'illusion qu'on peut tenir Israël à distance en attendant un monde meilleur, alors que le seul allié capable de frapper l'arsenal houthiste attend lui aussi qu'on lui dise le prix.