L’Afrique face à l’occasion de tirer parti de son «dividende géopolitique » Par Igor Galo
La concurrence entre la Chine et les États-Unis, mais aussi avec l’Europe, le Japon et l’Inde, pour l’énergie et les matières premières critiques, ainsi que le besoin de ces puissances de s’assurer...

Selon les dernières informations, le Japon, l’Inde et l’Union européenne jouent eux aussi leurs cartes pour renforcer leurs relations avec l’Afrique, intensifiant une compétition qui pourrait bénéficier à ceux qui, pendant des décennies, ont été cantonnés au rôle de simples fournisseurs de matières premières. Avec ses immenses réserves minérales, son potentiel agricole encore inexploité et une dynamique démographique sans équivalent, l’Afrique dispose d’un « dividende géopolitique » susceptible de transformer son avenir. Cette dynamique n’est pas nouvelle, mais elle s’est considérablement intensifiée.
La guerre entre la Russie et l’Ukraine a mis en évidence la dangereuse dépendance mondiale aux céréales et aux huiles végétales de la mer Noire. Et le conflit dans le golfe Persique a contraint de grands consommateurs, comme l’Union européenne, le Japon et l’Inde, à rechercher de nouveaux fournisseurs d’énergie. La leçon est claire: il ne suffit pas de garantir l’accès aux biens essentiels; il faut diversifier les fournisseurs pour éviter une dépendance excessive à un seul partenaire.
Dans cette diversification, l’Afrique dispose d’atouts de premier plan. Un continent indispensable à la transition énergétique Les chiffres sont éloquents. L’Afrique produit 72 % du cobalt mondial et 71 % des métaux du groupe du platine, concentre 70 % des réserves mondiales de phosphates et représente 44 % de la production mondiale de chromite, 36 % de celle de manganèse et 21 % de celle d’or.
La Guinée assure plus de 25 % des exportations mondiales de bauxite. Un rapport de l’Institut des ressources naturelles en Afrique de l’Université des Nations unies (UNU-INRA) souligne que l’Afrique possède environ 30 % des réserves mondiales de minéraux critiques et que les recettes mondiales tirées du cuivre, du nickel, du cobalt et du lithium pourraient atteindre 16 000 milliards de dollars d’ici à 2050, l’Afrique subsaharienne étant en position de capter plus de 10 % de ce montant. Le quasi-monopole chinois sur le raffinage de ces minerais — la Chine contrôle environ 90 % du graphite destiné aux batteries et plus de 60 % du lithium et du cobalt raffinés — offre aux gouvernements africains un pouvoir de négociation sans précédent.
Les investissements publics dans les minéraux critiques au sein des économies avancées ont atteint 65 milliards de dollars en 2025, soit quatre fois plus qu’en 2023. L’Afrique doit veiller à ce qu’une partie de ces financements se traduise par des capacités de transformation sur place et des emplois locaux de qualité, plutôt que de se limiter à une nouvelle génération de mines tournées vers l’exportation, comme cela a souvent été le cas par le passé. Nourrir le monde et les Africains: un potentiel méconnu La production alimentaire constitue un autre levier de développement pour l’Afrique, peut-être plus surprenant encore.
Malgré de fortes disparités entre régions et pays, le continent a le potentiel de subvenir à ses propres besoins alimentaires et même de devenir un fournisseur mondial de certains produits. Sur un continent souvent associé à la faim, alors que celle-ci résulte surtout des conflits armés et de l’absence d’une industrie moderne, certaines régions disposent d’un potentiel considérable. La République démocratique du Congo (RDC), par exemple, possède plus de 80 millions d’hectares de terres cultivables, dont moins de 10 % sont exploités.
La Banque mondiale a indiqué que, si son potentiel était pleinement développé, l’agriculture congolaise pourrait nourrir plus d’un milliard de personnes. Est-il réaliste d’envisager la mise en valeur de terres aujourd’hui improductives? L’exemple du Brésil montre que oui.
Le Cerrado brésilien, considéré pendant des décennies comme un écosystème peu fertile, a été transformé par l’entreprise publique Embrapa grâce aux biotechnologies et à l’amendement des sols. Cette région autrefois pauvre et peu productive du géant latino-américain représente aujourd’hui 60 % de la production agricole brésilienne et 22 % des exportations mondiales de soja. Si une transformation comparable était menée sur les vastes terres cultivables d’Afrique centrale et occidentale, ses effets sur la sécurité alimentaire mondiale et régionale seraient révolutionnaires.
Énergie: de nouveaux acteurs sur un échiquier qui se fragmente Le potentiel énergétique de la région est mieux connu, avec le Nigeria, le Gabon, l’Algérie et la Libye parmi les principaux producteurs de gaz et de pétrole. Mais les nouvelles activités d’exploration et les progrès technologiques étendent la production de ressources énergétiques à de nombreux autres pays, précisément au moment où les grands consommateurs mondiaux cherchent à tout prix à diversifier leurs fournisseurs. Le projet Greater Tortue Ahmeyim (GTA), à la frontière maritime entre le Sénégal et la Mauritanie, en est un exemple: il a réalisé sa première livraison de gaz naturel liquéfié (GNL) en avril 2025 et dispose d’une capacité de 2,4 millions de tonnes par an.
Le Mozambique a relancé, en janvier 2026, son mégaprojet de GNL, doté d’un budget de 20,5 milliards de dollars. La Tanzanie négocie un investissement de 42 milliards de dollars pour un projet d’une capacité pouvant atteindre 10 millions de tonnes par an. Autant de signes clairs que l’Afrique se positionne comme un fournisseur énergétique alternatif pour l’Europe et l’Asie.
À cela s’ajoute le développement d’industries locales de transformation, comme la raffinerie Dangote au Nigeria et celle que cette même entreprise prévoit en Afrique de l’Est. Un signal prometteur pour la création de valeur ajoutée et le développement de chaînes de valeur dans la région, tant pour répondre aux besoins intérieurs que pour exporter. Au dividende géopolitique s’ajoute un dividende démographique Les atouts de l’Afrique pour renforcer son poids et son influence à l’échelle mondiale ne se limitent pas à la géopolitique.
Au dividende géopolitique potentiel qui s’offre aujourd’hui au continent s’ajoute un dividende démographique sans équivalent. La population africaine, de 1,55 milliard d’habitants en 2025, devrait atteindre 2,586 milliards en 2050. L’âge médian du continent n’est que de 19 ans, contre 46 en Europe.
Vers 2040, la population en âge de travailler en Afrique dépassera celles de l’Inde et de la Chine réunies. Bien que le continent connaisse lui aussi une baisse du nombre d’enfants par femme et une hausse de l’espérance de vie, l’Afrique est le seul continent où la population active augmente durablement. La combinaison de ces deux dividendes donne déjà des résultats.
Selon le FMI (Perspectives de l’économie mondiale, octobre 2026), l’Afrique subsaharienne a enregistré une croissance de 4,5 % en 2025, contre 3,1 % à l’échelle mondiale, et devrait maintenir ce même taux de 4,5 % en 2026. Dans 31 pays africains, la croissance atteint ou dépasse 4 % en 2026: Soudan du Sud (10,5 %), Éthiopie (9,2 %), Rwanda (7,4 %), Guinée (7,2 %), Bénin (7,0 %), Niger (7,0 %), Soudan (7,0 %), Ouganda (6,2 %), Côte d’Ivoire (6,0 %), Tanzanie (6,0 %), Ghana (5,7 %), Djibouti (5,6 %), Zambie (5,6 %), Liberia (5,5 %), Mali (5,5 %), RDC (5,2 %), Égypte (5,1 %), Gambie (5,1 %), Cabo Verde (5,0 %), Togo (5,0 %), Zimbabwe (5,0 %), Guinée-Bissau (4,7 %), Tchad (4,5 %), Kenya (4,5 %), Maroc (4,5 %), Angola (4,4 %), Botswana (4,4 %), Burkina Faso (4,4 %), Mauritanie (4,4 %), Nigeria (4,2 %) et Sierra Leone (4,0 %). La diversité de cette liste — qui comprend aussi bien de petites économies que des géants comme le Nigeria ou l’Égypte, et s’étend du Maghreb au Cap — montre que le dynamisme africain n’est pas un phénomène isolé, mais une tendance continentale.
La partie décisive Dans un monde qui se redéfinit et se fragmente, l’Afrique a une occasion accrue d’améliorer sa position et son influence à l’échelle mondiale. La concurrence pour ses ressources et son soutien diplomatique peut lui permettre de mieux négocier et de donner une impulsion décisive à son développement. Le défi consiste à maintenir ces taux de croissance et à les transformer en progrès durables.
Les difficultés sont réelles. Bâtir des institutions fortes, transparentes et démocratiques, capables de garantir la paix, la cohésion sociale et un développement équitable, demeure le grand défi à relever. L’Afrique a devant elle quelques années de vents favorables.
Encore faut-il que les dirigeants politiques et économiques du continent prennent pleinement conscience de cette conjoncture. Ce n’est pas le manque de ressources qui maintient l’Afrique dans une position défavorable, mais le manque d’institutions solides et de dirigeants — politiques et économiques — honnêtes et courageux, soucieux du développement du continent. Le dividende géopolitique est là.
En tirer parti ou le gaspiller: telle est la grande partie qui se joue aujourd’hui.