Edito de Points Chauds/Mauritanie : du chantage à l’influence, quand la trivialité menace l’éthique et le journalisme
L’actualité mauritanienne remet au centre du débat une question aussi délicate que révélatrice : les rapports entre certains blogueurs, des responsables politiques et des personnalités occupant de hau...

Alors que plusieurs blogueurs seraient détenus depuis environ vingt-cinq jours dans le cadre d’une affaire liée à des accusations de chantage et à leur rôle présumé de relais dans ces pratiques, une interrogation dépasse désormais le seul cadre judiciaire: comment l’influence acquise sur les réseaux sociaux peut-elle devenir un instrument de pression dans les rapports avec le pouvoir? Il appartient à la justice d’établir les faits et les responsabilités de chacun. Mais cette affaire soulève une question plus large sur les dérives possibles de l’influence numérique, lorsque la visibilité médiatique, les relations personnelles et la capacité de nuire à une réputation deviennent, pour certains, des instruments de négociation avec des responsables publics.
Derrière cette actualité se dessine un phénomène préoccupant: la confusion croissante entre communication institutionnelle, influence personnelle, médiation informelle et instrumentalisation des réseaux sociaux. Dans cet univers, les frontières entre information, promotion, intérêts privés et pression politique peuvent devenir dangereusement floues. Je ne prétends pas apporter de réponse judiciaire à cette affaire.
Je souhaite plutôt raconter deux expériences personnelles qui m’ont confronté à ces ambiguïtés, au cours d’échanges avec un ami ministre. Elles m’ont amené à réfléchir aux limites que l’on doit préserver lorsqu’on exerce des responsabilités médiatiques, que l’on entretient des relations personnelles avec des responsables politiques et que l’on est sollicité pour intervenir dans des situations dont on ne maîtrise ni tous les ressorts ni toutes les conséquences. Car il existe une différence fondamentale entre connaître des personnalités, entretenir des relations amicales avec elles et accepter de mettre son nom, son audience ou ses relations au service de leurs intérêts.
C’est précisément cette frontière que je voudrais raconter ici, avec une honnêteté totale. Une médiation que j’ai préféré décliner Je me rappelle ce jour où je fus invité par un ami ministre à son bureau. Au cours de notre échange, il me proposa d’intervenir comme intermédiaire entre lui, un autre haut responsable de l’État et un blogueur qui ne cessait de les critiquer, ainsi que d’autres personnalités de la sphère politique nationale.
Je lui fis comprendre que je ne pouvais pas accepter cette mission. Je ne connaissais pas personnellement le blogueur en question et je ne souhaitais pas m’engager dans une démarche dont je ne maîtrisais ni les tenants ni les aboutissants. Il est important de préciser que je n’entretenais aucune relation personnelle avec ce blogueur.
Le seul lien indirect qui pouvait nous rapprocher concernait son frère, que j’avais aidé, à l’époque, à obtenir la possibilité de partir aux États-Unis alors qu’il rencontrait des difficultés pour décrocher un visa. Le blogueur reconnaissait ce geste, mais cela ne signifiait nullement que je le connaissais personnellement, que j’entretenais des rapports avec lui ou que j’étais habilité à parler en son nom. La difficulté de cette mission tenait également au choix du blogueur lui-même.
Ses prises de position s’inscrivaient dans une démarche dont les fondements étaient à la fois philosophiques, sociologiques et politiques. Son indépendance de ton, la cohérence de ses analyses et la sérénité avec laquelle il défendait ses idées rendaient toute tentative visant à infléchir ses interventions particulièrement délicate. Je dois reconnaître que je me retrouvais souvent, parfois à cent pour cent, dans ses analyses et ses prises de position.
J’éprouvais une réelle admiration pour certaines des idées qu’il défendait et pour la manière dont il les exprimait publiquement. Dans ces conditions, comment aurais-je pu accepter de jouer le rôle d’intermédiaire dans le but de le convaincre de mettre un terme à ses interventions, alors même que je partageais fréquemment ses points de vue et respectais son indépendance intellectuelle? Il ne s’agissait donc pas simplement de transmettre un message d’une partie à l’autre.
Il aurait fallu intervenir auprès d’une personne que je ne connaissais pas, avec laquelle je n’avais aucun rapport direct et dont je partageais souvent les analyses, sans disposer d’un mandat de sa part ni connaître précisément les enjeux de la démarche envisagée. Je ne pouvais pas m’improviser médiateur dans une affaire aussi sensible, au risque de voir ma démarche interprétée de travers par les responsables concernés comme par le blogueur lui-même. Dans un environnement où les intentions peuvent être déformées et où les relations personnelles peuvent donner lieu à toutes sortes d’interprétations, je préférais ne pas m’immiscer dans une situation dont je ne connaissais pas précisément les ressorts.
Je demandai ainsi à mon ami de bien vouloir m’épargner cette mission. Ma position était claire: je ne voulais ni servir de relais à des arrangements dont j’ignorais la nature exacte, ni me retrouver engagé dans une affaire susceptible de porter atteinte à ma crédibilité ou de compromettre mes relations avec l’une ou l’autre des parties. Constatant que je ne souhaitais pas m’engager dans cette voie et que j’étais conscient des risques d’une telle intervention, mon interlocuteur changea finalement de sujet et évoqua un autre motif de rencontre.
Cette expérience m’a rappelé une conviction essentielle: il existe une différence fondamentale entre entretenir des relations personnelles avec des responsables politiques ou des acteurs des réseaux sociaux, et accepter de devenir l’intermédiaire de leurs intérêts, de leurs conflits ou de leurs négociations informelles. La première relève de la vie sociale; la seconde peut engager une responsabilité morale, professionnelle et parfois même juridique qu’il serait imprudent de prendre à la légère. Un contrat ministériel contre ma page Facebook?
Après cette discussion, mon ami ministre me fit une autre proposition. Avec ce ton de confidence que prennent parfois ceux qui veulent vous signifier qu’ils pensent à vous, il me dit: « Écoute, je voudrais te renvoyer l’ascenseur, moi et M… » Il parlait de son collègue, un ami commun, qui pourtant ne m’avait jamais appelé depuis qu’il était devenu ministre. Je ne lui en tenais pas rigueur; les responsabilités éloignent, c’est ainsi.
« Je voudrais te confier un contrat pour la promotion des actions et activités du département. » Aussitôt, je me sentis enchanté et reconnaissant au fond de moi. Un contrat, une reconnaissance professionnelle, un geste d’amitié: tout cela me touchait sincèrement.
Je le remerciai avec chaleur: « Merci beaucoup, c’est très gentil. » Puis il précisa sa pensée, et c’est là que tout bascula: « Nous voudrions que vous postiez toutes nos sorties, activités et communiqués sur votre page Facebook. » Tout à coup, je me retrouvai dans une situation glaçante et gênante.
Je restai silencieux un instant, cherchant mes mots. Puis je lui répondis, avec toute la diplomatie dont j’étais capable: « Monsieur le ministre, je vous remercie pour cette proposition. Mais mon profil Facebook personnel n’est pas l’espace approprié pour ce type de contenu.
En revanche, je vous propose mon site d’infos, que je dirige et qui est justement conçu pour cela. Il est plus crédible, plus institutionnel, et il bénéficie d’une audience régulière qui lui fait confiance pour son sérieux et son professionnalisme. Un partenariat via ce canal aurait une tout autre portée, plus légitime et plus durable.
Je vous informe aussi que je n’ai pas tellement de followers sur mon profil personnel. Il me paraît donc plus approprié de voir du côté de mon média, qui est beaucoup plus suivi et qui bénéficie d’une crédibilité reconnue pour ce type de communication. Vous auriez ainsi un véritable support médiatique, avec une audience et un cadre professionnel adaptés à vos objectifs.
» Il balaya mon objection d’un revers de main. Il me fit savoir qu’ils travaillaient souvent avec des personnes qu’ils jugeaient crédibles, et me cita quelques noms du milieu que je connaissais évidemment. Des noms que je croisais sur les réseaux, dont je voyais les publications, et dont je savais pertinemment le rôle qu’ils jouaient.
Là, je compris que la discussion prenait un tournant décisif. Ce qu’on me demandait n’était pas un partenariat professionnel entre son département et mon média. Ce qu’on me demandait, c’était de mettre ma personne, mon visage, ma crédibilité individuelle au service de leur communication, en contournant précisément les espaces professionnels où ce type de contenu aurait pu être traité avec la rigueur nécessaire.
Je devais choisir: accepter ce qu’on m’offrait, ou rester fidèle à ce que je suis. Je répliquai poliment, mais fermement: « Je ne sais pas ce que je peux faire, monsieur le ministre. J’apprécie profondément votre geste amical et fraternel.
Mais il m’est impossible de publier sur mon profil personnel des actes ou des informations à caractère promotionnel dont je ne serais pas convaincu de la nature, ou qui ne riment pas avec mes convictions personnelles. Mon site d’infos est là pour ça. Il peut accueillir ce type de partenariats dans un cadre professionnel, transparent et crédible.
Mais pas ma page personnelle. Même si je mesure la portée de votre geste, et même si je suis un spécialiste du marketing et de la communication, mes convictions ne me permettent pas d’évoluer vers ce type de partenariat sur ma personne. Je vous réitère ma proposition: travaillons ensemble via mon média, dans un cadre clair et professionnel.
Je suis partant. » Il me regarda d’un œil pensif. Un silence s’installa, lourd de non-dits.
Puis il répondit, avec une pointe de déception dans la voix: « Dommage. Moi et M…, on voulait juste rendre service à un ami “shrif mtaadel”. Mais apparemment, ça lui cause problème.
Je vais réfléchir et on verra. » Je le remerciai, le saluai, et sortis du bureau, le cœur serré, l’esprit embrasé à plusieurs niveaux. Et c’est là que les questions commencèrent à me hanter.
Pourquoi avoir refusé? Pourquoi ne pouvais-je pas accepter de publier sur mon profil des choses dont je n’étais pas convaincu, alors que j’avais moi-même proposé une alternative professionnelle tout à fait viable? La réponse, je la connaissais au fond de moi.
Ces publications sur ma page personnelle seraient lues et vues par tout le monde: mes amis, ma famille, mes collègues. Par ces quelques personnes qui me suivent pour le respect et l’honnêteté que j’ai toujours essayé d’incarner. Publier des communiqués auxquels je ne croyais pas, ou dont je n’étais pas le garant, c’était trahir cette confiance.
C’était confondre ma personne avec un canal de propagande, sans distance critique, sans cadre éditorial. Mon site d’infos, lui, a une ligne éditoriale, une équipe, une éthique professionnelle. Un partenariat via ce média aurait pu se discuter, se cadrer, se négocier dans le respect des règles du métier.
Mais ce qu’on me demandait, c’était de court-circuiter tout cela. De mettre mon visage et ma parole personnelle au service d’un discours officiel, sans filtre, sans distance, sans professionnalisme. Et puis, il y avait cette autre question, plus vaste, plus troublante encore: pourquoi des membres du gouvernement ne voient-ils une bonne communication que via les blogueurs, les « fanashtas » et les influenceurs, dans un lot sans distinction?
Pourquoi cette confusion entre visibilité et légitimité, entre audience et crédibilité? Pourquoi préférer la page personnelle d’un individu à un média structuré, avec sa déontologie, son audience et sa crédibilité? C’est ainsi que la pensée du philosophe Alain Duno m’est arrivée en tête.
Dans Le Système de la Trivialité, il écrivait: « La bataille a tourné à l’avantage des esprits superficiels. » Cette phrase, je l’avais lue il y a des années, sans vraiment en mesurer la portée. Aujourd’hui, elle résonnait en moi avec une force nouvelle.
Il suffit de regarder les réseaux sociaux pour comprendre ce qu’elle signifie. Nous vivons une époque où l’on peut être ignorant et devenir célèbre, être superficiel et devenir une référence, être provocateur et être davantage écouté que celui qui a consacré des années à étudier, comprendre et construire. Sur les plateformes, celui qui produit le plus de bruit écrase souvent celui qui produit le plus de sens.
La provocation remplace l’argument, le buzz remplace la compétence, l’indignation remplace la réflexion, et l’audience devient parfois le seul critère de légitimité. Et ce n’est pas qu’une impression diffuse, un malaise abstrait. Cette dérive, je l’ai constatée de mes propres yeux, dans des sphères où l’on attendrait pourtant plus de rigueur et de professionnalisme.
Récemment, j’ai vu la responsable de l’Office du tourisme signer avec des créateurs de contenu, autrement dit des influenceurs comme on les appelle aujourd’hui, un contrat pour la promotion du secteur touristique. Quelle déviation! Il faut faire attention: la promotion touristique ne relève ni des influenceurs, ni des créateurs de contenu, ni de l’Autorité de la publicité.
Elle relève d’abord de professionnels de la communication et du marketing touristique, capables de construire une véritable stratégie. Le tourisme mauritanien a ses spécificités et exige une approche à la fois endogène et exogène. Les créateurs de contenu peuvent ensuite être des relais, mais ils ne peuvent pas remplacer l’expertise stratégique.
Soyons sérieux lorsqu’on est chargé de diriger un secteur aussi important. À chacun son métier, à chacun sa compétence. Rendons à César ce qui appartient à César!
Le plus grave est que cette logique ne s’arrête plus aux écrans. Elle commence à contaminer le débat public. Des responsables politiques, voire certains gouvernements, se retrouvent parfois à réagir à des rumeurs, à des polémiques ou à des productions intellectuellement insignifiantes simplement parce qu’elles ont généré suffisamment de bruit sur les réseaux.
C’est ainsi que l’algorithme finit par devenir, à la place de l’intelligence, l’arbitre de ce qui mérite d’être entendu. Pendant ce temps, les universitaires, les chercheurs, les intellectuels, les professionnels compétents et les hommes et femmes attachés à l’éthique sont souvent relégués au second plan, parce qu’ils refusent le spectacle, la vulgarité et la surenchère. Mais malheureusement, les journalistes eux-mêmes finissent parfois par jouer ce jeu.
Ils se bousculent pour obtenir un casting devant des personnalités ou des institutions chargées de la promotion de l’action publique, quitte à accepter des interviews dont les questions semblent davantage conçues pour servir une position que pour éclairer l’opinion ou défendre l’intérêt du pays. Pour être présents à une conférence de presse du Premier ministre ou du chef de l’État, certains sont prêts à toutes les concessions. Jusqu’à apprendre par cœur les questions qu’on leur a préparées, pour ensuite les réciter avec une précision presque parfaite.
Tout le monde se souvient de la dernière conférence de presse donnée par Son Excellence le Président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. À un moment, le Président avait demandé à une journaliste de répéter sa longue question, expliquant qu’il ne l’avait pas bien entendue. Elle la répéta alors textuellement, mot pour mot, sans la moindre omission.
Une conférence où l’on peut dire, sans trop se tromper, que 90 % des journalistes ont davantage joué le rôle de comparses que celui de journalistes, tandis que les 10 % restants ont joué le rôle qui leur était attribué: celui de véritables journalistes. Une proportion volontairement provocatrice, certes, mais qui traduit une réalité devenue difficile à ignorer: dans certaines conférences de presse, la présence semble parfois compter davantage que la pertinence des questions. Au-delà de l’anecdote, cette scène pose une question autrement plus sérieuse: jusqu’où peut-on aller dans la mise en scène d’une conférence de presse?
Lorsqu’un journaliste est capable de réciter mot pour mot une question préparée à l’avance pour être certain d’être au rendez-vous, de quel rendez-vous parle-t-on réellement? Celui de l’information? Celui du journalisme?
Ou peut-être celui de l’histoire? Voilà peut-être la véritable victoire de la trivialité: ce n’est pas que les médiocres parlent. C’est que nous avons commencé à leur donner davantage d’importance qu’à ceux qui savent.
« L’heure a changé, l’heure de la vérité a sonné », écrivait Duno. Alors je pose la vraie question, celle qui me hante depuis cette conversation dans le bureau de ce ministre: Voulons-nous une société gouvernée par ceux qui savent… ou influencée par ceux qui font le plus de bruit? Car une société qui finit par confondre popularité et compétence, visibilité et valeur, viralité et vérité, prépare elle-même le recul de ses propres élites intellectuelles et morales.
Et le jour où la futilité devient une référence, la médiocrité cesse d’être un défaut: elle devient un pouvoir. Le journalisme mène à tout, à condition de savoir s’en sortir À ce stade de ma réflexion, je me suis rappelé une conversation avec un confrère ivoirien, Feu Hamed Bakayoko, ancien journaliste et homme de médias, qui était devenu ministre de l’Intérieur en Côte d’Ivoire. Il exercera par la suite les fonctions de ministre de la Défense, avant d’accéder à la primature en juillet 2020.
Il est décédé le 10 mars 2021, alors qu’il était encore Premier ministre et ministre de la Défense. Surpris par cette évolution de carrière, je lui avais demandé, avec une certaine curiosité: « Mais comment as-tu atterri aux Affaires intérieures, toi qui es journaliste? » Sa réponse, aussi brève que profonde, m’est restée en mémoire: « Le journalisme mène à tout, il faut juste savoir s’en sortir.
» Cette phrase prend aujourd’hui un sens particulier. Oui, le journalisme peut ouvrir des portes, conduire à des responsabilités politiques et rapprocher ceux qui l’exercent des cercles du pouvoir. Mais encore faut-il savoir ce que l’on entend par « s’en sortir ».
Est-ce réussir à gravir les échelons, obtenir des contrats et accéder aux sphères d’influence? Ou est-ce préserver son indépendance, sa liberté de jugement et sa dignité professionnelle, même lorsque cela implique de renoncer à des avantages immédiats? Pour ma part, je crois que la véritable réussite ne se mesure pas uniquement aux fonctions que l’on occupe ni aux portes qui s’ouvrent devant nous.
Elle se mesure aussi à notre capacité à rester fidèles à nos principes lorsque les circonstances nous invitent à les abandonner. Ce jour-là, dans ce bureau, j’ai perdu un contrat. J’ai peut-être déçu un ami.
Mais j’ai gagné quelque chose de plus précieux: la certitude que je pouvais encore me regarder dans un miroir sans avoir à détourner les yeux. Et si c’était à refaire, je referais exactement le même choix. Moulaye Najim Moulaye Zeine